Mais Mme de Létang s'abandonnait toute à une contemplation qui semblait être pour elle des plus agréables, à en juger par le mouvement de ses narines, son sourire enivré, le vague de son regard. Elle considérait les cacaoyers du jardin, dont les fleurs fines et abondantes formaient sur le lisse feuillage comme une neige légère; puis, se tournant de l'autre côté de la galerie, elle respirait les odeurs de jasmin qui montaient des plantations. Je la contemplais: plus mince encore que sa fille, avec des yeux énormes aux paupières en deuil, elle semble ruinée par la passion. Son confident ordinaire, l'abbé de la Pouyade, jeune et vieilli, tout en aspirant par une paille sa raisinade, ramène à chaque instant sur sa culotte les longues basques de son habit, comme pour cacher les merveilleuses jarretières en or ciselé, ornées de rubis qu'on lui voit porter depuis quelques jours, et qu'on prétend être un cadeau d'une pénitente. Derrière nous, à l'oreille de l'abbé qui ne l'écoute pas, le docteur Chiron parle sans trêve, chassant, de pli en pli, dans son gilet aux broderies ternies et à la soie tachée, le tabac qu'il laisse fuir entre ses doigts, en se chargeant le nez.
Nous avions les nerfs un peu irrités par l'approche de l'orage et l'odeur entêtante qui montait du jardin; Mme de Létang caressait les cheveux de sa fille qui, serrée contre Antoinette, se livrait à des jeux de mains si inconvenants que je me disposais à intervenir et à rappeler une mère à cette vigilance qui est le premier de ses devoirs. Soudain, derrière l'habitation, un cri s'éleva, perçant, exhalant quelque extrême douleur, et nous fit tous tressaillir.
Ce cri, suivi de beaucoup d'autres, nous annonçait qu'on châtiait quelque jeune esclave. La voix qui le poussait et qui était évidemment une voix de petite fille, lançait une sorte de bêlement si bizarre qu'Agathe de Létang, qui n'a pas l'âme bien pitoyable, surprise et amusée, éclata de rire. Pour une fois et sans raison, ainsi qu'il arrive toujours, Mme de Létang, abandonnant tout à coup cette indulgence maternelle, dangereuse d'ordinaire, mais ici bien excusable, souffleta par deux fois Agathe, et comme la pauvre enfant, les yeux en larmes et rouge de honte, se levait pour quitter le salon et pleurer à son aise:
—Prenez exemple sur votre jeune amie, lui dit sa mère, je suis sûre qu'elle a horreur de votre cruauté.
—Oh! répliqua Antoinette, j'admets qu'on frappe les vieux esclaves, mais cela me révolte qu'on maltraite les tout petits.
—Je croyais, ma chère amie, me dit Mme Du Plantier, que, chez vous, on ne châtiait plus les esclaves?
—Ma toute, belle, fis-je à cette remarque obligeante, je ne vais pas soigner vos victimes, permettez-moi donc d'être seule à m'occuper des miennes; je suffis sans effort à cette tâche, d'autant mieux que je ne les aime pas assez pour me donner la peine, comme vous, de les envoyer en paradis.
Mme Du Plantier avait eu dernièrement des ennuis pour avoir tué, ou du moins contribué par un supplice horrible à faire mourir l'un de ses nègres: tout le monde s'accorde à dire que, sans sa liaison avec le gouverneur, elle aurait subi une condamnation. Cependant, c'est à peine si ma répartie la blessa: elle est grasse, elle aime son repos, et laisse passer les impertinences sans y répondre. Elle se contenta de hausser légèrement les épaules, de baisser les yeux d'une façon innocente, et de battre l'air plus vivement de son éventail.
—Ces cris sont insupportables! fit à demi-voix l'abbé de la Pouyade.
—Croyez bien, monsieur l'abbé, lui dis-je, que je ne suis point la cause de cette barbarie; j'ai rarement ordonné un châtiment, cela me répugne; j'abandonne d'ailleurs tout le soin de ma propriété à mon commandeur.