—Oui, dit l'abbé, et bien qu'il ne pratique pas notre religion, c'est un excellent homme.
—C'est un quaker, dit dédaigneusement Mme Du Plantier, tandis qu'Antoinette et Agathe, qui avait essuyé ses larmes, répétaient en riant: «Couacre! Couacre!»
—Attendez un peu avant de le juger, continua le docteur. Samuel Goring, sous prétexte de soigner les noirs malades, d'instruire les enfants, d'annoncer à tous l'Evangile, leur prêche la révolte contre leurs maîtres.
Ce fut un cri d'indignation.
—Mais c'est un maître lui aussi! Qu'aurait-il à gagner à une révolte?
—Peut-être, continua le docteur, son orgueil se flatte-t-il de l'apaiser et de la dominer. Peut-être n'écoute-t-il que sa haine de pauvre contre votre luxe, son animosité hautaine contre vos plaisirs!
—Et que peut avoir de commun Samuel Goring avec Joseph Figeroux?
—Ce sont deux amis, et ce qui suffirait à les rendre suspects, deux amis secrets. Ma profession exige que je sorte souvent la nuit. Samuel Goring a une chambre dans une maison qui se trouve tout près de la mienne. Combien de fois Figeroux s'est attardé à causer devant la porte du prédicateur évangélique!... Sitôt qu'ils m'entendaient sortir, ils rentraient dans l'habitation, mais j'avais eu le temps de les voir.
—Figeroux, dis-je, est pourtant d'une sévérité cruelle; souvent j'ai dû intervenir pour l'empêcher d'appliquer avec tant de rigueur les châtiments. Il me répondait que je n'avais pas assez l'habitude de commander à des noirs pour connaître les moyens de les dompter et de les forcer au travail: «Si je ne puis à mon gré diriger la plantation, ajoutait-il, je préfère qu'un autre que moi en prenne le soin.» Sont-ce les paroles d'un homme qui prépare une révolution?
—Le misérable est adroit et cache bien son jeu. Mais croyez que s'il est cruel pour les noirs, ce qui n'aurait rien d'étonnant, il ne le laisse point paraître. Toutes les punitions, tous les supplices plutôt qu'ils peuvent subir, sont commandés par vous!