Je m'étais éveillée avec tant de plaisir! Ah! je n'aurais pas prévu la fin horrible de cette journée!

Quand je me levai, le soleil étincelait sur la mer, et une brise fraîche m'apportait les odeurs mielleuses et acides du jardin. C'est à peine si l'orage a laissé de traces autour de la maison tandis qu'à une demi-lieue, la plantation de M. de Mauduit a beaucoup souffert.

Mes angoisses de la veille s'étaient dissipées à la clarté limpide du ciel; à peine hors du lit, je courus à la chambre d'Antoinette. Je voulais lui dire que je lui pardonnais ou, du moins, lui souffler une excuse qui pût motiver mon pardon. La chère enfant! j'éprouve tant de peine à lui causer le moindre chagrin! mais je ne puis vaincre l'égoïsme cruel de mon affection. Ah! si j'étais sûre qu'elle m'aimât, j'aurais de moins dures exigences.

Par bonheur, Antoinette n'a pas eu trop à pâtir de ma méchanceté. Ces dames, qui connaissent l'inconstance de mon humeur, excusèrent ma brusque disparition, l'attribuant aux nerfs ou à l'orage. Profitant d'une courte accalmie, elles firent demander leurs palanquins et partirent pour le Cap en même temps que l'abbé. Seule, Agathe de Létang que le tonnerre épouvante, ne voulut pas s'en aller avec sa mère. Zinga eut alors l'inspiration, peut-être indiscrète, mais dont je lui sais gré, d'offrir à la jeune fille le lit d'Antoinette. Agathe accepta. Elles ne s'attendaient ni l'une ni l'autre à trouver fermée la porte de mon enfant. Mais Zinga ne s'émut pas de si peu. Elle devina ce qui s'était passé entre nous; et sans crainte de ma fureur, elle vint, pendant que je dormais, fouiller mes jupes, en retira la clef et délivra la prisonnière. On devine si Antoinette en eut du plaisir. A trois elles ont organisé une petite fête. Agathe, à côté de son amie, n'a plus eu peur de l'orage; et c'est dans toutes sortes de jeux qu'Antoinette a fini sa pénitence. Marion, la cuisinière, m'a arrêté dans le vestibule pour tout me raconter.

Après avoir terminé ses médisances, la négresse a eu un sourire de fierté comme d'un acte méritoire. Je lui ai montré mon indignation.

—Tu attends une récompense, moucharde, lui dis-je, mais tu devrais plutôt attendre la rigoise pour tes méchantes dénonciations. Prends garde une autre fois de baver ton venin sur ta jeune maîtresse. Il en cuirait à ta peau.

Agathe et Antoinette, lasses d'avoir dansé la veille, reposaient encore. Un souffle léger, d'un mouvement égal, soulevait leur sein. Agathe avait la tête à demi-cachée par les cheveux dénoués d'Antoinette; frêle, presque maigre, elle semblait chercher protection auprès de sa grande amie dont le bras s'allongeait sur son épaule. Une ombre charmante couvrait leurs paupières, jouait autour de leurs cils et de leurs lèvres; elles devaient voir des choses merveilleuses et leur souriaient en rêve.

A mon pas elles tressaillirent toutes deux, eurent des grimaces et des attitudes plaisantes, s'étirèrent de compagnie, puis, quand elles furent éveillées et qu'elles me reconnurent, elles laissèrent voir un léger effroi. Les joues d'Antoinette s'empourprèrent; Agathe poussa même un cri.

—Ne vous effrayez pas, mes chéries, fis-je, je ne veux point vous gronder. J'en veux seulement à Antoinette comme à Agathe de ne pas me montrer plus de confiance.