Comme devant la magnificence de cette matinée, j'oubliais tout, et le passé, et Zinga, et les appréhensions du docteur! Je me rêvais déjà un paradis de jouissance pour moi et ma chère petite Antoinette. Ah! que j'allais être promptement désabusée!

J'avais courbé vers le docteur une tige de canne, et je lui en faisais remarquer la lourdeur.

—La récolte sera belle, cette année, lui dis-je.

—Oui, répliqua-t-il, si vos noirs veulent bien la faire.

—Encore! repris-je en souriant, vous êtes donc incorrigible. On ne peut causer un instant avec vous sans que vous ne parliez de la révolte prochaine! Comme si nos plantations n'étaient pas tranquilles! Et qui la ferait donc, cette révolte!

—Mais, mon Dieu, les blancs d'abord, et vos esclaves ensuite. Il y a de riches colons, qui voudraient essayer de nouvelles cultures, remplacer la canne par le tabac; ils n'ont que faire de payer des impôts pour des esclaves qui leur sont inutiles. Il y a des négociants qui, ayant une quantité énorme de sucre à vendre, ne seraient point fâchés que l'on abandonnât et même que l'on ravageât quelques plantations. Cela renchérirait d'autant leur marchandise. D'autres enfin ont affermé des boutiques à leurs anciens esclaves et en retireraient plus de profit si les commerçants noirs n'étaient pas soumis à certaines impositions. Tous ces gens-là versent, après dîner, des larmes bien sincères sur le sort des malheureux esclaves. Ils sont de la Société des Amis des Noirs, ils vont applaudir Samuel Goring et Figeroux qui réclament pour les hommes de couleur les mêmes droits que pour les blancs. Ils disent que le roi et l'Assemblée désirent leur liberté. Les noirs ne voient pas tous du même œil arriver cet affranchissement de nom qui leur en coûtera peut-être un autre, moins honorable mais plus réel. Les nègres commerçants, en effet, sont pour le moment affranchis d'impôts, et, en dépit des entraves apportées par la loi à leur négoce, comme ils n'ont rien à payer, ils arrivent à se faire de jolis bénéfices; les esclaves n'ayant pas légalement le droit de vendre, les maîtres qui leur prêtent un nom et une boutique, ne sont pas autorisés à rien leur réclamer, et on leur donne ce qu'on veut. D'un autre côté, les noirs des plantations, établis dans l'île depuis longtemps, ne se soucient pas d'une liberté qui va les jeter à la porte de leurs maîtres, et leur enlever l'assurance qu'ils ont encore de pouvoir chaque jour de leur existence manger leur manioc et reposer leur corps sous un toit. Chose étrange! ils se mettent avec ceux des planteurs qui tiennent encore à leurs champs de cannes, et s'imaginent avec raison que des nègres citoyens se croiront déshonorés de cultiver autre chose que la politique; ils s'unissent même aux petits blancs qui ont un commerce, et redoutent que les marchands noirs, établis par les gros négociants, ne leur fassent une concurrence ruineuse, dès qu'ils auront le droit de tenir boutique. Mais soyez assurée que cette union du bon sens ne tiendra pas contre l'intérêt de quelques grosses fortunes; l'ambition, la vanité de deux ou trois mulâtres, avides de jouer un rôle ou de venger d'anciennes injures; la folie enfin de ces nègres bozales, récemment débarqués par la traite et que vous affectez de considérer comme des êtres raisonnables. Le mot de liberté à de telles oreilles signifie incendie, pillage, viol et massacre. L'ivresse que leur versent vos beaux discours se communiquera aux autres. Tout ce troupeau qui ne craint plus le fouet, va se précipiter avec délices dans la barbarie.

—Nous l'en empêcherons bien!

—Il sera trop tard, madame. Déjà M. de Larnage n'a plus chez lui que son commandeur. Tous les noirs de sa plantation se sont enfuis.

—Et où sont-ils?

—Dans les montagnes où, paraît-il, une armée s'organise. Et j'ai d'autres exemples du même genre à vous citer. Mme Dufourcq vient d'être assassinée par ses esclaves; ce matin même, j'apprends qu'on a pillé la maison du gouverneur en l'absence du maître et sous les yeux de l'intendant, désarmé ou complice.