—Il paraît qu'après le crime, Figeroux n'a pas trouvé sur sa victime l'or qu'il attendait, soit que Mme Lafon eût laissé tomber l'argent, au milieu de la lutte, lorsqu'elle essaya d'échapper aux bandits, soit que les noirs qu'il conduisait l'eussent emporté à son insu. Il s'est imaginé que Mme Lafon l'avait confié à Antoinette. Il est entré chez vous pour la voler, pour vous voler aussi peut-être.

—Oh! docteur, comme cette idée est étrange!

—Mais dans cette affaire tout est étrange! Pourquoi, par exemple, Figeroux a-t-il froidement commandé qu'on violentât ces femmes. Ce ne pouvait pas être une vengeance, et d'après tout ce qu'on sait de ses mœurs, ce n'est pas un de ces tempéraments de fauve tels qu'on en rencontre parfois chez les mulâtres. Froidement cruel, il n'a point leurs passions de mâle. Il n'y a rien d'impossible à ce qu'il ait agi au nom d'un inconnu. Je vous le répète, madame, il faut vous tenir sur vos gardes. A votre place, moi je renverrais Figeroux.

Je ne répondais rien. La pensée de ce mulâtre que m'avait recommandé Zinga, qu'elle m'avait presque forcée de prendre chez moi, me remplissait d'inquiétude. Connaissait-il «mon crime», ma destinée dépendait-elle de ces deux assassins; Figeroux allait-il, un beau soir, devant mes esclaves insensibles, et avec l'aide de Zinga, me tuer aussi, comme ils avaient tué Mme Lafon? Certes, les conjectures du docteur n'avaient rien de chimérique. Et pourtant, au milieu de tant de craintes, une image, plus puissante que les autres, s'imposait à mon esprit. Je songeais à ma chère Antoinette. Je ne parvenais pas à éloigner de moi une scène d'horreur, d'une obscénité révoltante. Je voyais la délicieuse enfant se débattre au milieu de noirs fous de luxure; je voyais sa peau délicate comme les fleurs, meurtrie, ensanglantée par ces mains de barbares. J'entendais ses cris de douleur et de honte. Etait-il possible, comme le docteur le prétendait, qu'on se fût attaqué à tant de grâces, qu'un sauvage eût osé souiller une si charmante jeunesse?

—Docteur, dis-je, qui vous fait croire qu'on a violenté ces malheureuses femmes? Jamais Antoinette, aux rares fois où j'ai fait allusion à la mort de sa mère, n'a paru troublée comme aurait dû l'être une enfant, à la fois si franche et si timide, en se voyant contrainte de cacher une telle injure. Elle m'a toujours parlé de cette nuit horrible avec des larmes, mais sans honte ni embarras.

—Ah! madame, dit le docteur, les jeunes filles les plus franches savent à merveille dissimuler les aventures qui les importunent. Je suis sûr que vous-même autrefois... Allons, passons. Dans l'attitude de Mlle Antoinette, je m'imagine qu'il y a beaucoup d'inconscience. Vous m'avez raconté que vous l'aviez trouvée évanouie. Elle n'a donc rien senti pendant l'opération, heureuse enfant! A moins, au contraire, qu'elle n'ait éprouvé beaucoup de plaisir. D'où sa réserve. La coquine tient à garder ses sensations pour elle. Voulez-vous que je vous donne un bon conseil, madame: il ne manque pas de beaux partis au Cap, mariez la demoiselle; elle est en âge. Vous ferez une excellente action. Mais d'abord, n'est-ce pas, renvoyez Figeroux.

—Pourquoi parlez-vous de Figeroux au sujet d'Antoinette? m'écriai-je toute en fureur.

En vérité cet homme a des paroles si grossières que j'avais envie de le gifler et de le mettre à la porte, lui et ses bons conseils. Mais pour son bonheur et pour ma plus grande angoisse, est survenu un incident qui m'a fait oublier tant de cynisme et de rusticité.

Tout à coup, comme il considérait la plantation, il s'est levé brusquement et, m'attirant derrière le vantail de la fenêtre ouverte, protégée de rideaux légers de manière à laisser voir au dehors et à vous dérober aux passants:

—Regardez Zinga! m'a-t-il chuchoté à l'oreille.