Vers le soir, cependant, le mal se calma; je dis adieu à Antoinette, je la laissai sous la garde de deux noirs en qui j'avais confiance et, après l'avoir enfermée dans sa chambre, je descendis à pied vers le Cap, emportant, afin de n'être point reconnue, un voile léger de tulle noir que je me mis sur le visage, aussitôt que j'eus quitté les Ingas. Je me faisais suivre seulement des deux fils de ma servante Manon, qui me sont dévoués, parce que souvent je leur donne des friandises et des piécettes à l'insu de leur mère. Ils sont les espions des autres noirs de la plantation, et bien que l'aîné n'ait pas quinze ans, ils sont si forts, si courageux et si hardis que je ne crains rien avec eux. Ils avaient chacun, dissimulés dans un manteau, un petit pistolet et un poignard. Ces sorties nocturnes sont dangereuses. Il faut vraiment que j'aime mon Antoinette pour m'exposer ainsi.
Le soleil, étincelant encore à mon départ, m'abandonna en route. Il tomba derrière la mer. La nuit se répandit tout à coup sur les champs de cannes et sur les monts. Des touffes de feu, aux plus hauts sommets, jaillirent seules de l'ombre noire dans le ciel qui, d'instant en instant, semblait se ternir et se fermer pour nos yeux. Une tristesse infinie pesa sur tout mon être. J'attirai mon plus jeune compagnon contre moi.
—Pas peur, maîtresse! dit-il. Zozo et Troussot près toi.
—Et Antoinette, fis-je, connais-tu ceux qui la gardent?
—Maîtresse, sont bons.
Je ne sais pourquoi je baisai au front le petit nègre, qui, à son tour, me lécha la main. Cette venue de l'obscurité m'apporte presque chaque jour un frémissement extraordinaire de tendresse, d'effroi. Je me sens perdue dans ces vastes ténèbres; j'embrasserais alors un animal dans ma terreur de la solitude.
Cependant mes petits nègres avaient allumé les lanternes. Troussot, le plus grand, marchait devant moi; et Zozo, à mes côtés, pour me rassurer.
De la route des Ingas j'aperçus le Cap dans une petite buée lumineuse. Les rumeurs de la fête venaient jusqu'à nous, assourdies. Dans l'immense repos, dans la grande solitude noire de la mer et des monts, les lumières, le bruit de la ville ne semblaient pas prendre plus de place que ces feux d'acacias que les nègres marrons allument en chantant pour conjurer les démons nocturnes.
Au contraire, à peine étions-nous entrés dans le faubourg des Milices, que je me sentis comme étouffée par la foule. En ce dimanche de la Saint-Jean et sous l'influence des nouvelles idées, beaucoup de maîtres ont cru devoir laisser pleine licence à leurs esclaves. Pour la première fois je me demandai si le docteur n'avait pas raison, et je fus saisie de frayeur quand il me fallut, pour passer, écarter des poitrines, des épaules huileuses, me sentir effleurer par des faces noires et luisantes où les lampes fumeuses des éventaires faisaient courir d'étranges reflets. Il arriva que Zozo et Troussot durent frapper, jouer des poings. J'entendis autour de moi gronder des colères; mon cœur battait violemment, et je me disais: «S'ils devinent que j'ai peur, je suis perdue.»
Il y avait là tous les nègres récemment débarqués, ceux que l'on n'a pu dompter encore et qui gardent les violentes ardeurs de l'Afrique; ceux qui ne travaillent que sous la surveillance du commandeur, au sifflement des rigoises et la chaîne aux pieds. Par quelle étrange aberration les avait-on lâchés ainsi? On ne voyait point de gardes de la milice, ni de blancs, ni même de ces esclaves policés qui ont pris auprès de nous nos mœurs, notre costume et nos façons de vivre. Point, non plus, de serviteurs ni de marchands sauf ceux qui s'étaient installés pour la journée. Des têtes ricaneuses et féroces d'un noir luisant comme le bronze, sans cheveux ou bien couvertes d'une laine frisée, des têtes aux yeux blancs, grands ouverts, fixes, aux narines larges, à la bouche grasse, tendue dans un rire continu et montrant des dents menaçantes, m'apparaissaient telles que ces faces d'animaux inconnus que nous voyons dans nos insomnies, sans âme et toutes semblables; elles me frôlaient, me reniflaient ainsi que des chiens, semblaient vouloir me happer et me mordre. Je me croyais la proie de quelque horrible cauchemar, car les têtes se multipliaient à l'infini, me regardant de leurs gros yeux immobiles, avec un rire incessant. Elles semblaient de plus en plus animées de joie furieuse et comme de délire; les bouches d'abord muettes, puis grommelantes, devenaient orageuses; on sentait que le mouvement des vagues humaines était plus rapide, plus violent, comme lorsque l'on quitte les rivages pour la pleine mer. D'instant en instant elles me heurtaient et me pressaient davantage.