Louis XIII et son favori, après le premier enivrement du triomphe, ne tardèrent pas à être effrayés eux-mêmes de la hardiesse de la position prise par eux vis-à-vis de la reine mère. Ils craignaient sans cesse un retour de l'opinion publique en sa faveur; ils craignaient les intrigues et les menées des mécontents, qui ne manqueraient pas de se rallier autour de cette reine en butte à la persécution. Ils prenaient ombrage des hommes de valeur qui pouvaient l'éclairer de leurs conseils et la diriger. À ce titre, on se défiait de l'évêque de Luçon. Malgré sa résignation apparente et les lettres rassurantes qu'il écrivait de Blois pour protester que la reine mère vivait paisible dans sa retraite, sans garder aucun souvenir fâcheux des choses passées, il reçut l'ordre de s'éloigner de Marie de Médicis; et il se retira dans un prieuré qui lui appartenait près de Mirebeau, en Poitou, «voulant, disait-il, se renfermer avec ses livres, et s'occuper, suivant sa profession, de combattre l'hérésie.» Il fit, en effet, bientôt paraître un livre où il paraissait tout absorbé dans la controverse théologique. Ce livre, où il traitait «de la défense des principaux points de la foi de l'Église catholique,» était par lui dédié au roi, fils aîné de l'Église. Il édifiait vers le même temps les âmes pieuses, en publiant un ouvrage de haute dévotion: la Perfection du chrétien.

IX.

Soupçons et animosité de Louis XIII contre sa mère.

Une anecdote racontée par Bassompierre, dans ses Mémoires, prouve tout à la fois la frivole éducation du jeune roi qui, à seize ans, gouvernait la France en maître absolu, et les funestes impressions que son entourage lui avait données relativement à sa mère: «Un jour, dit Bassompierre, je le louais de ce qu'il était fort propre à tout ce qu'il voulait entreprendre, et que n'ayant jamais été montré à battre du tambour, il y réussissait mieux que les autres; il me dit: «Il faut que je me remette à jouer du cor de chasse, ce que je fais fort bien, et veux être tout un jour à sonner.» Et comme Bassompierre l'en dissuadait, en lui citant l'exemple de Charles IX, qui, par un semblable exercice, avait délabré sa poitrine et hâté sa mort: «Vous vous trompez, répliqua le roi, ce n'est pas cela qui le fit mourir; c'est qu'il se mit mal avec la reine Catherine, sa mère, et que, l'ayant quittée, il consentit à se rapprocher d'elle; s'il ne l'eût pas fait, il ne serait pas mort sitôt.»

Sous l'influence de semblables pensées, la cour multiplia les rigueurs contre Marie de Médicis. On jugea que l'évêque de Luçon, à Mirebeau, était encore trop à portée de lui donner ses avis; il lui fut enjoint de se retirer à Avignon, qui faisait partie des États du pape. Le château de Blois qu'habitait la reine mère devint pour elle une véritable prison. On éloigna d'elle ses serviteurs dévoués; on l'environna d'espions qui livraient au sieur de Luynes le secret de tous ses actes et de ses pensées. Quelques-uns de ses amis, enfermés à la Bastille, eurent toutes facilités pour lui écrire; mais leurs lettres, ainsi que les réponses de la reine où il était question de vœux et d'espoir de délivrance, étaient mises sous les yeux du favori, et devinrent le fondement d'un procès criminel qui amena la condamnation de quelques gentilshommes au bannissement ou à la détention perpétuelle. Impliqués dans ce prétendu complot pour des pamphlets en faveur de Marie de Médicis, deux malheureux écrivains furent rompus vifs et brûlés en place de Grève. En vain la reine mère s'était-elle adressée directement à son fils pour l'émouvoir par le tableau des mauvais traitements et des avanies auxquels elle était en butte; on exigea d'elle des soumissions et des promesses blessantes pour son honneur, qu'elle dut remettre par écrit au confesseur du roi; elle n'obtint en retour aucun adoucissement à son sort. Les choses furent poussées à ce point, que le prince de Piémont ayant demandé la main d'une de ses filles, la princesse Christine, le mariage fut résolu, sans que la reine mère eût même été consultée.

X.

Évasion de la reine mère.—Réconciliation.

Tant d'affronts et de rigueurs essuyés pendant dix-huit mois avaient fini par exciter la compassion du peuple en faveur de cette femme si malheureuse, et comme reine et comme mère. D'un autre côté, les grands seigneurs commençaient à supporter impatiemment la faveur du sieur de Luynes, et voyaient avec jalousie les plus hautes charges et les honneurs de tout genre accumulés dans cette famille. Le favori recherchait alors pour lui-même, et obtint bientôt l'épée de connétable, la première de toutes les dignités militaires. Une ligue se forma pour renverser de Luynes et rendre à Marie de Médicis sa liberté et son ancien pouvoir. Le duc d'Épernon, puissant seigneur, investi des plus hauts commandements, qui traitait d'égal à égal avec le roi, et qui, par son caractère fier et résolu, entraînait une grande partie de la turbulente noblesse de cette époque, se mit à la tête de l'entreprise. Elle fut conduite avec beaucoup de prudence et de mystère. Dans la soirée du 22 février 1619, des échelles furent dressées contre les hautes murailles du château de Blois. La reine se confia à celle qui, de sa fenêtre, descendait sur la terrasse du château, mais là, elle fut prise d'un vertige, et il fallut, pour lui faire atteindre le bas du rempart, l'envelopper dans un manteau et la faire glisser comme un paquet. Un carrosse l'attendait dans un faubourg voisin; en quelques heures la reine mère fut à Loches, sous la protection du duc d'Épernon et de la petite armée qu'il avait rassemblée.

La cour, alarmée de cette évasion, arma et négocia tout à la fois. Elle songea à tirer de son exil l'évêque de Luçon, afin que, de retour auprès de la reine mère, il opposât du moins sa prudence à la politique aventureuse du parti à qui cette reine devait sa délivrance. Il travailla en effet avec ardeur à un accommodement entre le fils et la mère. L'entrevue préparée par ses soins eut lieu dans un château près de Tours. Il y eut de part et d'autre beaucoup d'attendrissement; on raconta que la reine mère s'était écriée: «Mon Dieu! mon fils, que je vous trouve grandi!» Le roi lui répondit: «Ma mère, j'ai crû pour votre service.» Mais ce rapprochement fut de courte durée. Marie de Médicis, qui n'avait pas suivi le roi à Paris, et s'était retirée dans son gouvernement d'Anjou, eut bientôt à se plaindre de nouvelles rigueurs exercées contre ses plus fidèles amis, et d'allusions blessantes, dans des déclarations officielles du roi, aux événements passés pour lesquels elle avait été traitée en criminelle d'État. D'un autre côté, la cour était agitée par mille intrigues; de plus en plus irrités contre le favori, les grands seigneurs se retiraient dans leurs terres et prenaient une attitude menaçante; le parti protestant armait aussi pour se tenir en garde contre une attaque qu'il redoutait de la part du jeune roi. Le duc d'Épernon, se déclarant hautement pour Marie de Médicis, et secondé par les chefs protestants, les ducs de Rohan et de La Trémouille, se mit en pleine révolte; mais le sort des armes ne lui fut pas favorable. Louis marcha en personne contre les rebelles, et força facilement le passage de la Loire, qu'ils essayèrent de lui disputer au pont de Cé. Il ne voulut pas pousser trop loin ses avantages contre sa mère; et l'évêque de Luçon, entrant avec habileté dans les dispositions conciliantes du roi, contribua puissamment à un accommodement définitif qui fut accepté de la reine et de tous ceux de son parti. Le roi, pour mieux cimenter cette réconciliation, fit publier une déclaration par laquelle il reconnaissait «que tout ce qu'avaient fait sa mère et ceux qui s'étaient joints à elle, n'avait eu d'autre but que le bien de son État.» Une entrevue eut lieu à Brissac entre la mère et le fils, et tous deux s'y donnèrent avec effusion les marques de la plus vive tendresse.

Le duc de Luynes avait conservé toute la faveur du roi: Richelieu, plus que jamais, possédait celle de la reine mère; il n'en usait que pour diriger cette princesse dans une ligne de conduite d'accord avec la politique et les intérêts du souverain. Il avait marié une de ses nièces avec un neveu du duc de Luynes; entre ce favori et l'évêque de Luçon le rapprochement paraissait intime. Au fond, cependant, de Luynes se défiait de cet homme dont le génie était au-dessus de l'ordinaire; il eût craint de trop l'élever. Richelieu en eut bien la preuve dans la recherche qu'il fit alors du chapeau de cardinal. Il s'appuyait sur ses services comme conseiller de la reine mère et négociateur de la paix; il avait pour lui les instantes demandes de cette princesse, et l'appui même du roi qui avait ostensiblement envoyé des instructions à cet égard à son ambassadeur à Rome. Cependant le pape résistait toujours. L'ambassadeur eut le mot de l'énigme, lorsque enfin, trop vivement pressé, le pape lui montra une lettre de la main même du roi qui mettait opposition à ce que l'évêque de Luçon fût nommé cardinal. Celui-ci était obligé de dissimuler son ressentiment, «car la puissance du duc de Luynes, comme il le dit lui-même, était alors si grande qu'elle ne permettait pas une défense ouverte.»