Richelieu n'eut d'abord qu'une portion du ministère des affaires étrangères, et il soutint encore quelque temps dans le conseil le rôle de modestie qu'il s'était imposé; néanmoins sa dignité de prince de l'Église dont il ne négligea pas de réclamer les priviléges, et bien plus encore sa vaste et forte intelligence en firent bientôt le personnage le plus considérable du cabinet. Le marquis de La Vieuville, homme sans valeur, d'un caractère violent et tracassier et qui ne ménageait pas même le roi dans ses propos inconvenants, ruinait à plaisir son crédit. Richelieu n'eut garde de lui venir en aide: au contraire, il s'entendit avec le roi pour amener la chute, de ce ministre, qui fut immédiatement arrêté et enfermé au château d'Amboise, sous le poids d'une accusation vague de malversations (12 août 1624).
Le crédit de Richelieu grandissait chaque jour; les courtisans, ou s'en indignaient, ou s'accommodaient de manière à en tirer parti. On raconte que le duc d'Épernon, descendant un jour le grand escalier du Louvre, rencontra un des seigneurs dévoués à la fortune du cardinal, qui lui demanda familièrement s'il ne savait pas quelque nouvelle: «Oui, lui répondit d'Épernon: vous montez et je descends.»
Dès qu'il sentit le pouvoir s'affermir dans ses mains, Richelieu porta son regard profond sur l'état de l'Europe et sur les périls qui pouvaient en sortir pour la France. À cette époque, la puissante maison d'Autriche avait par des accroissements successifs rompu l'équilibre européen: par l'une de ses branches, elle tenait l'Espagne, le Portugal, Naples et le Milanais, les Pays-Bas, l'Amérique enfin qui l'alimentait des riches produits de ses mines; par son autre branche elle possédait l'Autriche, la Bohême, la Hongrie et l'empire d'Allemagne. Depuis un siècle, la France luttait péniblement pour contenir cette puissance colossale, et n'en être pas écrasée. Quand Richelieu arriva aux affaires, l'empereur d'Allemagne Ferdinand, à la suite d'éclatantes victoires remportées sur les princes protestants d'Allemagne ligués contre lui, était en mesure de dominer tout le nord de l'Europe. De son côté, le roi d'Espagne, Philippe IV, cherchait à donner la main à la puissance autrichienne, en s'étendant au pied des Alpes vers le Tyrol; pour cela, comme possesseur du Milanais, il élevait des prétentions sur la Valteline, grande et riche vallée dépendante des ligues suisses. Ce fut la première affaire de haute importance que Richelieu eut à résoudre. La cour de Madrid avait suscité dans la Valteline des troubles à la suite desquels le parti catholique victorieux avait appelé les Espagnols à son aide. La France et la Savoie avaient fait entendre à ce sujet de pressantes réclamations. Le pape Urbain VIII s'était porté médiateur, mais tenait une conduite ambiguë. En dernier lieu, l'ambassadeur de France, dans une longue dépêche, énumérait toutes les difficultés de cette affaire. Le cardinal ne lui répondit que ces mots: «Le roi a changé de conseil, et le ministère de maxime. On enverra une armée dans la Valteline, qui rendra le pape moins incertain, et les Espagnols plus traitables.» En effet, une armée, commandée par le marquis de Cœuvres, pénètre rapidement dans la Valteline, s'empare en quelques jours des forteresses occupées par les troupes du saint-siége, et arrête les Espagnols tout étonnés de se heurter contre une politique désormais si ferme et si résolue. Richelieu chargea les envoyés de France de faire comprendre au pape: «Que tout avait été fait pour le bien de la chrétienté et celui du saint-père lui-même.»
L'attention que le ministre donnait d'une façon si remarquable aux affaires extérieures était à chaque instant péniblement ramenée vers les choses de l'intérieur, où se montraient à découvert deux causes profondes de faiblesse et de malheurs publics, les cabales des grands seigneurs, et les révoltes incessantes du parti protestant.
À la cour du jeune roi, le trouble et la résistance aux vues de la politique procédaient d'une part du défaut d'harmonie dans le ménage royal, et de l'autre d'une opposition factieuse qui s'organisait visiblement autour du frère même du roi, Gaston, alors duc d'Anjou.
XIV.
La reine Anne d'Autriche.
Louis XIII n'avait encore que quatorze ans, lorsqu'il épousa, en 1615, l'infante d'Espagne, fille de Philippe III, Anne-Marie d'Autriche. Cette princesse, du même âge que Louis, réunissait tous les charmes propres à captiver un jeune époux. Mme de Motteville, qui passa toute sa vie attachée à la maison et dans l'intimité d'Anne d'Autriche, a tracé ainsi le portrait de cette reine, à l'époque de sa maturité:
«Elle est grande et bien faite; elle a une mine douce et majestueuse qui ne manque jamais d'inspirer dans l'âme de ceux qui la voient l'amour et le respect; elle a été l'une des plus grandes beautés de son siècle, et présentement il lui en reste assez pour en effacer des jeunes qui prétendent avoir des attraits. Ses yeux sont parfaitement beaux; le doux et le grave s'y mêlent agréablement. Sa bouche est petite et vermeille, et la nature lui a été libérale de toutes les grâces dont elle avoit besoin pour être parfaite… Toute sa peau est d'une égale blancheur et d'une délicatesse qui ne se sauroit jamais assez louer; son teint n'est pas de même, il n'est pas si beau, et la négligence qu'elle a pour sa conservation, ne mettant jamais de masque, ne contribue pas à l'embellir. Son nez n'est pas si parfait que les autres traits de son visage: il est gros; mais cette grosseur ne sied pas mal avec de grands yeux, et il me semble que s'il diminue sa beauté, il contribue du moins à lui rendre le visage plus grave. Toute sa personne pouvoit enfin mériter de grandes louanges; mais je crains d'offenser sa modestie et la mienne, si j'en parlois davantage; c'est pourquoi je n'ose pas seulement dire qu'elle a le pied fort beau, petit et fort bien fait.»
Malgré tant d'attraits, il est avéré qu'Anne d'Autriche, dans les premières années de son mariage, ne rencontra chez le jeune roi qu'une complète indifférence; et quand plus tard l'intimité conjugale se fut établie entre eux, elle fut souvent troublée par des querelles d'intérieur dont la jalousie de l'époux fut le principal motif.