Richelieu, à son retour de la Rochelle et quand il n'avait pas de temps à perdre pour sauver l'influence française en Italie, supporta impatiemment l'opposition tracassière de Marie de Médicis. Il eut avec elle et avec le roi, qui semblait hésiter entre sa mère et son ministre, une explication où il ne craignit pas de prendre le ton de la plus sévère franchise. À Louis, il reprocha son caractère mobile et soupçonneux; à Marie de Médicis, ses vaines irritations et les obstacles qu'elle voulait mettre, pour des motifs futiles, à de grands desseins. Il lui dit ouvertement: «Qu'elle se blessait pour peu de chose… et que les considérations d'État requéraient souvent qu'on passât par-dessus la passion des princes.» Il conclut en demandant au roi avec instance de lui retirer le fardeau des affaires, devenu désormais trop pesant pour lui. C'était pour l'habile ministre le moyen infaillible de triompher de ses ennemis et d'affermir son autorité. Louis, effrayé, se garda bien de le prendre au mot; Marie de Médicis sortit vaincue de cette lutte, et Richelieu, plus puissant que jamais, fut libre de se donner tout entier aux préparatifs de l'expédition qu'il allait lancer sur l'Italie.
Là encore il déploie les qualités du général autant au moins que celles du grand ministre; il voit tout par lui-même, organise tous les services avec une infatigable activité, rassemble et fait marcher avec précision de nombreuses troupes, les anime de son ardeur, trace un habile plan de campagne, entraîne avec lui le roi et paraît au pied des Alpes. Le duc de Savoie avait pris toutes ses mesures pour lui en disputer le passage. Une gorge étroite, tortueuse, commandée par d'énormes rochers, et qu'on nomme le Pas de Suze, est le défilé où l'armée française doit s'engager. En vain le duc de Savoie a-t-il multiplié sur ce point les obstacles les plus formidables, des forts sur les hauteurs, d'épaisses barricades au fond de la gorge, rien ne résiste à l'impétueuse attaque des Français. Après quelques heures de combat ils sont maîtres des hauteurs, ils ont emporté les barricades et le défilé est victorieusement franchi (6 mars 1629). Bientôt la ville de Suze est au pouvoir du roi. Le duc de Savoie, dégoûté de l'alliance espagnole, s'en détache; Casal est secourue, et l'armée d'Espagne, obligée d'en lever le siége, est refoulée dans le Milanais.
À peine libre de l'ennemi extérieur, l'infatigable cardinal profite de la belle armée qu'il a dans la main pour écraser sans retour les derniers restes du parti protestant. Rohan, qui les commande, tient encore dans quelques places du midi, à Nîmes, à Montauban, à Privas. Mais il se voit abandonné de l'Angleterre, que Richelieu a su amener à demander la paix; il ne craint pas de négocier un traité d'alliance avec l'Espagne catholique; elle lui fournit quelque argent; mais avant que ses troupes aient franchi les Pyrénées, c'en est fait des églises réformées du midi, comme force militaire et puissance indépendante. Le fanatisme farouche des protestants ne peut rien contre les troupes nombreuses et disciplinées qui les assaillent de toutes parts. Privas, emporté d'assaut, est le théâtre d'affreux massacres. Louis refuse aux restes de la garnison qui se sont retirés dans un fort la capitulation qu'ils demandent. Il écrit à sa mère, «qu'il compte bien les faire tous pendre.» Et, en effet, presque tous ces malheureux périssent sous les coups des soldats ou par la main du bourreau. Richelieu, malade, ne peut empêcher cette tuerie. Il intervient à temps, néanmoins, pour sauver la vie au commandant de la place, que Louis envoyait à la potence. Alais et Nîmes ouvrent leurs portes; Rohan comprend enfin que sa cause est perdue. Il fait des ouvertures de soumission, qui sont favorablement écoutées, et, le 28 juin 1629, une amnistie générale éteint ces dernières flammes des guerres religieuses. Fidèle à sa pensée politique, le cardinal ne veut pas qu'il reste pierre sur pierre des remparts derrière lesquels les réformés ont si longtemps bravé l'autorité royale; mais il se montre clément envers les vaincus, large dans ses concessions à la liberté religieuse, et dans Montauban, où il entre en triomphateur, il reçoit avec égards les ministres de la religion réformée, et leur déclare que le roi «voit en eux des sujets, et qu'en cette qualité, il ne fait pas de distinction entre eux et les catholiques.» Enfin il obtient de Louis XIII, sur les ruines mêmes des forteresses du parti protestant, une ordonnance qui leur laisse le libre exercice de leur religion et qui devient pour eux une solennelle confirmation de redit de Nantes (1629).
XXI.
Intrigues de cour.
Tandis que, radieux de sa double victoire, Richelieu s'acheminait vers Paris, au milieu de l'élan des populations et des démonstrations les plus éclatantes de la joie publique, à la cour, de nouveaux orages s'amassaient contre lui. Marie de Médicis ne lui pardonnait pas les grandes choses qu'il avait faites, en dépit de son mauvais vouloir et de sa mesquine opposition; elle s'en prenait à lui du déclin de son crédit, et comme elle voulait du pouvoir et non pas seulement des prévenances, les formes respectueuses qu'il affectait d'observer vis-à-vis d'elle ne la désarmaient pas. Elle ne lui montra, à son arrivée à Fontainebleau, qu'un visage irrité; elle obséda le roi, jusqu'à le faire pleurer, en vue d'obtenir de lui la disgrâce du cardinal. Louis tint bon néanmoins; il finit par forcer lui-même sa mère à une réconciliation apparente avec Richelieu. Celui-ci, comme d'habitude, sortit de cette nouvelle épreuve plus affermi et plus comblé des faveurs royales que jamais. Et pour établir sa suprématie dans le conseil, en droit comme en fait, des lettres patentes lui conférèrent le titre de «principal ministre d'État.»
Gaston, de son côté, depuis que le cardinal lui avait fait refuser le commandement de l'armée chargée de réduire la Rochelle, ne cessait de remplir la cour de ses plaintes et de fatiguer le roi de ses exigences; puis il avait feint de croire sa liberté menacée, et s'était retiré auprès du duc de Lorraine, animant de là les grands seigneurs de son parti contre le cardinal. Celui-ci, comprenant le danger de laisser subsister ce signal de ralliement pour les mécontents de l'intérieur, et ce prétexte d'intervention pour les ennemis du dehors, ne négligea rien afin de déterminer Gaston à rentrer en France. Il n'en vint à bout, après de longues négociations, qu'en comblant sa vanité et sa convoitise de nouveaux titres et de nouvelles dignités auxquels furent attachés de gros revenus.
«Triste condition des monarchies, dit à ce sujet un éminent historien[2], que le caprice d'un jeune fat y devienne un intérêt d'État, et s'y jette à la traverse des plus importantes affaires, jusqu'à compromettre les destinées d'un peuple! Que ceux qui plaignent l'homme d'État aux prises avec les difficultés des assemblées délibérantes, et qui croient la grande administration impossible dans les gouvernements libres, lisent le journal où Richelieu a consigné les soucis, les tracas, les complots de chaque jour! Ils y verront quel était le sort d'un grand ministre sous l'ancien régime; ils verront dans quelles misères s'est usée cette glorieuse existence, quels obscurs reptiles embarrassèrent incessamment les pas de ce lion, tandis qu'il cherchait au loin des adversaires dignes de lui.»
XXII.
Nouvelle campagne contre la Savoie.—Victoire de Vegliana.