«L'arrivée imprévue du cardinal surprit et rendit la reine tout interdite. Toutefois elle reprit bientôt ses esprits, et la présence du cardinal ne servit qu'à redoubler sa colère, tant par le souvenir qu'elle lui renouvela de toutes les offenses qu'il lui avait faites, que parce qu'elle se voyait interrompue dans l'accomplissement de ses desseins, de manière que, pleine de furie et de ressentiment, elle s'emporta contre lui avec violence, l'appelant devant son fils: âme double, insolent, effronté, traître, et lui donnant beaucoup d'autres injurieuses épithètes auxquelles il ne s'attendait pas. Elle redit au roi, en sa présence, tout ce qu'elle lui avait déjà dit sur son chapitre, avant qu'il fût arrivé, et n'oublia rien de tout ce qui était capable de le noircir davantage dans son esprit.
«Le cardinal, étonné et confus de l'extrême emportement de cette princesse, ne répliqua pas un seul mot à toutes les injures qu'elle lui dit: il tâcha seulement d'adoucir l'aigreur de son esprit et de modérer sa colère. C'est pourquoi, avec une contenance respectueuse et dans les termes les plus humbles et les plus soumis qu'il pût trouver, accompagnés même de larmes, qu'il avait à son commandement, il lui parla de la manière du monde la plus touchante et la plus propre à la fléchir… Mais sa haine et sa colère contre lui étaient montées à un si haut point, que ses soumissions, ses prières, ni ses larmes ne purent jamais l'émouvoir; bien au contraire, elle cria à haute voix: qu'il était un fourbe qui savait bien jouer la comédie, et que tout ce qu'il faisait n'était que pure momerie et un vrai manége pour la tromper encore une fois.
«Le cardinal, voyant cela, se tourna du côté du roi, et le supplia de vouloir bien lui permettre de se retirer quelque part pour y passer le reste de ses jours en repos, n'étant pas juste que Sa Majesté se servît de lui, et le continuât dans le ministère contre les volontés de la reine. À ces paroles, ce monarque, témoignant avoir envie de déférer aux désirs de sa mère, lui accorda sa demande et lui ordonna de sortir.»
Sans perdre de temps, Marie de Médicis voulut constater sa victoire en faisant élever aux premières dignités les deux frères de Marillac. Le garde des sceaux reçut le titre de premier ministre, et le maréchal eut le commandement en chef de l'armée. Puis, les portes du Luxembourg, ce palais qu'elle avait bâti avec grande magnificence, s'ouvrirent pour la foule empressée des courtisans qui venaient féliciter la reine d'un succès dû à son habileté et à son énergie. Les salons étaient encombrés; c'était comme une ivresse générale, et Marie de Médicis elle-même savourait doucement la joie de son triomphe.
De son côté Richelieu se croyait perdu. Cet homme, d'une rare fermeté en face des dangers qui pouvaient menacer sa vie, se troublait profondément à la pensée de perdre la faveur du roi et tous les fruits que son ambition en retirait. Un de ses conseillers intimes, le cardinal de Lavalette, lui vint heureusement en aide dans cette occasion.
Le roi, en quittant le Luxembourg, était allé à son château de Versailles; un homme de cour bien avisé conseillait à Marie de Médicis de l'y suivre et de mettre la dernière main à son ouvrage. Trop sûre de son triomphe, elle négligea cet avis. Richelieu, plus habile, écouta Lavalette, qui lui rappelait le vieux proverbe français: «Qui quitte la partie la perd,» et le pressait de tenter sa dernière chance de salut. Il courut à Versailles, et parvint, à l'aide d'un de ses affidés, à être reçu du roi en audience particulière dans son cabinet. Ce qui fut dit dans cet entretien, on l'ignore; mais, au moment où le garde des sceaux de Marillac arrivait pour prendre possession de sa dignité de premier ministre, Louis XIII, recevant dans sa chambre les adieux de Richelieu, lui dit devant tout le monde: qu'il lui ordonnait au contraire de demeurer et de continuer à le bien servir dans l'exercice de son emploi, ajoutant: «qu'il trouverait bien le moyen d'apaiser sa mère, et de la faire consentir à ce qu'il faisait, en ôtant d'auprès d'elle les personnes qui lui donnaient de pernicieux conseils.» Le garde des sceaux de Marillac fut immédiatement arrêté.
La nouvelle de ce brusque retour de fortune tomba comme un coup de foudre au milieu de la nouvelle cour qui s'était formée autour de Marie de Médicis. En un clin d'œil le Luxembourg fut désert, et la malheureuse reine resta à la discrétion d'un ennemi implacable et qu'elle avait fait un instant trembler. Ce jour a conservé dans l'histoire le nom de Journée des Dupes (11 novembre 1630).
Le maréchal de Marillac avait reçu de la reine mère un courrier qui lui apportait, avec la nouvelle de la disgrâce de Richelieu, le brevet de commandant en chef de l'armée. Tout joyeux, il avait envoyé prier à dîner ce jour-là ses collègues, les maréchaux de Laforce et de Schomberg. Ils se rendirent auprès de lui, mais ce fut pour lui exhiber un ordre reçu à l'instant même, ordre signé du roi, afin de l'arrêter et le retenir prisonnier.
XXV.
Procès et supplice du maréchal de Marillac.