XXIX.
Administration intérieure.
Porté par sa nature aux grandes combinaisons de la politique plutôt qu'aux détails des affaires, Richelieu, d'ailleurs, ne fut pas maître assez paisible du pouvoir pour être en mesure d'accomplir de profondes réformes dans l'administration intérieure du pays. On lui doit néanmoins en ce genre d'utiles améliorations dans toutes les branches principales des services publics; il créa, au lieu de magistrats élus par des corporations privilégiées, ou propriétaires de leurs offices, des intendants qui ne relevaient que de l'autorité ministérielle, et qui imprimèrent à l'administration une action plus énergique et plus prompte. Quant aux finances, toujours aux prises avec les difficultés les plus graves, il fut souvent réduit à de fâcheuses extrémités, comme d'imaginer de nouveaux impôts, de créer des offices de judicature en vue seulement du produit que la vente de ces offices devait rapporter; mais on lui doit d'avoir ramené, autant que l'esprit de ce temps le permettait, l'égalité en matière d'impôt, en forçant le clergé lui-même, exempt des taxes ordinaires, à payer, par des subventions dites volontaires, sa part des sacrifices que la guerre imposait au pays. Il ne voulut entendre à cet égard à aucune doléance, et répondit avec autant de bon sens que de fermeté: «qu'il fallait bien que le clergé contribuât à payer les armées du roi, lesquelles avaient arrêté partout l'ennemi, qui, s'il avait pénétré dans le royaume, aurait ruiné les églises et les ecclésiastiques.»
Nous avons plus haut montré Richelieu appliquant son génie et sa puissante volonté à relever la marine française; il ne fit pas moins pour l'armée de terre. Là, aussi, une autorité intermédiaire, inamovible et presque indépendante, venait se placer entre le souverain et les troupes qui doivent si directement recevoir ses ordres. La connétablie investissait le chef militaire, revêtu de cette dignité, de priviléges exorbitants; et si elle n'effaçait le roi lui-même aux yeux de l'armée, elle détruisait du moins en grande partie l'autorité et la responsabilité ministérielles dans les choses de la guerre. Richelieu abolit à toujours la dignité de connétable, et, en resserrant les liens de la hiérarchie militaire, rendit à la royauté le maniement de l'armée plus facile et plus sûr. Une des causes principales d'indiscipline et d'affaiblissement de la force militaire du pays, c'était le manque ordinaire de ressources pour servir régulièrement la solde. Richelieu y donna tous ses soins. Comme l'épargne était vide trop souvent, et qu'il n'y fallait pas compter, il pourvut à l'entretien des troupes par des taxes spéciales qui ne pouvaient être détournées de cet emploi, et dont l'application aux besoins de l'armée fut faite par les mains mêmes des délégués des provinces; d'une autre part, il avait à cœur de protéger les campagnes contre la violence et le pillage, et il institua des commissaires spéciaux chargés de faire bonne justice aux habitants qui auraient à se plaindre des exactions des gens de guerre. Au siége de la Rochelle, et dans la double expédition qu'il dirigea lui-même contre la Savoie, il montra dans l'intérêt du soldat la sollicitude et les talents d'un administrateur consommé. Sous son œil vigilant, l'armée ne vit plus dévorer sa subsistance et sa solde par les rapines et les concussions; et elle jouit d'un bien-être inconnu jusque-là, sans que le trésor public en fût moins ménagé.
XXX.
Louis XIII et son ministre.
Jamais souverain, plus que Louis XIII, ne subordonna la politique de son règne aux vues de son ministre. On se ferait cependant une bien fausse idée de ce prince, si on se le représentait comme un monarque indolent, incapable de volonté, et abandonnant sans lutte et sans regrets à son conseiller les rênes du gouvernement. Louis ne manquait pas d'une certaine énergie. Il aimait la guerre; dans son expédition contre la ligue protestante, et dans ses campagnes en Savoie, il avait montré de l'habileté militaire et une bravoure brillante qui rappelait le grand Henri. Son caractère, loin d'être facile, était morose, défiant, et très-jaloux de ne paraître déléguer à personne l'autorité royale. Il n'aimait pas d'ailleurs Richelieu, et cette absence de sympathie, dans les dernières années de sa vie, devint presque de l'aversion. Mais, d'un autre côté, une certaine droiture de sens lui faisait apprécier son insuffisance pour les grandes affaires, dont l'éloignait encore plus sa santé inégale et mauvaise. Il était frappé du génie ferme, vaste, fécond en expédients et en ressources, du grand homme d'État que la Providence lui avait donné pour ministre. Le cardinal, d'ailleurs, se gardait bien de lui montrer les affaires sous un jour facile; on l'accusait même d'en multiplier le nombre et les complications de manière à ne pas cesser un seul jour de paraître nécessaire à l'esprit timoré d'un souverain qui toujours se défiait de lui-même. Enfin il y avait alors à l'intérieur tant de résistances à briser; à l'extérieur, des intérêts si gravement engagés dans la lutte avec de formidables puissances, que ce n'était pas trop, pour maîtriser les événements, de la main vigoureuse et de l'âme inflexible de Richelieu. L'exercice du pouvoir était pour lui semé d'ennuis et de déboires qui lui venaient de l'humeur variable, chagrine et soupçonneuse de Louis. Il les ressentait parfois très-vivement, et ne se faisait pas faute alors de récriminations amères. Louis allait toujours le premier vers la réconciliation. Richelieu le forçait, en définitive, à subir sa supériorité, et à lui laisser conduire les destinées du royaume; son but était atteint et sa haute ambition satisfaite.
Le cardinal n'aimait pas seulement les réalités du pouvoir; il en aimait aussi les signes extérieurs et la pompe. Tandis que Louis XIII se faisait servir avec une extrême simplicité, le cardinal-ministre s'entourait d'un grand faste; il précédait dans les cérémonies publiques même les princes du sang. Après la conspiration du comte de Chalais, nous l'ayons vu se faire donner une compagnie des gardes. Après les intrigues de cour qui se dénouèrent par la chute des Marillac et la fuite de la reine mère, il fit ériger sa terre de Richelieu en duché-pairie, et prit le titre étrange et sans précédents de cardinal-duc. Il obtint le gouvernement de Bretagne, et eut en outre à lui bon nombre de citadelles et de villes fortifiées, ce que l'on appelait alors des places de sûreté.
Connaître les hommes, bien juger de leurs mérites divers, s'attacher ceux qu'une remarquable spécialité recommande et les faire servir à ses desseins, ce fut toujours un des traits caractéristiques du génie politique. Richelieu posséda dans un haut degré ces qualités de l'homme d'État. Si, dans les mauvais jours, il sortit à son honneur des crises les plus redoutables, s'il obtint en tout temps de la fortune tout ce qu'elle pouvait lui donner, c'est qu'il fut toujours bien servi. Le premier il devina Mazarin, l'habile ministre qui devait gouverner la France après lui, dans un jeune Italien, abbé-diplomate au service de la cour de Rome. Lors des négociations que le pape ouvrit à plusieurs reprises pour se porter médiateur entre la France d'une part, l'Espagne et la Savoie de l'autre, Richelieu fut singulièrement frappé de l'intelligence pleine de finesse et de pénétration de cet étranger. «Il ne connaissait personne, dit-il, qui eût un plus beau génie pour les affaires.»
Ce jugement une fois porté, il chercha à s'attacher ce jeune Italien. Il l'employa, depuis, maintes fois et avec succès dans des négociations difficiles, lui fit obtenir le chapeau de cardinal, et, à son lit de mort, le recommanda à Louis XIII, comme l'homme le plus initié à sa politique et le plus capable de la continuer.