XXXVII.

Découverte de la conspiration.

Richelieu, réfugié à Tarascon, sous prétexte d'user des eaux minérales qui sont dans le voisinage, y attendait dans un morne abattement l'issue des intrigues et des complots dont il était l'objet. Mais alors la situation de celui qui avait juré sa perte n'était pas plus brillante que la sienne. Cinq-Mars, ébloui de sa fortune, emporté par ses passions, semblait avoir pris à tâche de contrarier toutes les inclinations du roi, de ne se gêner en rien pour lui plaire, et de s'éloigner d'autant plus que le roi témoignait plus de désir de l'avoir auprès de lui. Une conduite aussi extravagante ne tarda pas à porter ses fruits; le roi se refroidit visiblement pour Cinq-Mars; il l'admettait plus rarement auprès de sa personne, et le favori comprit enfin, mais trop tard, que son crédit à la cour ne tenait plus qu'à un fil. Les courtisans le voyaient bien; et c'était vainement que Cinq-Mars, pour faire croire au maintien de sa faveur, avait recours à de petites ruses. On raconte qu'il lui arrivait souvent alors de se cacher dans quelque réduit, pendant deux ou trois heures, après que le roi était couché, pour laisser supposer ensuite qu'il sortait d'auprès de ce prince, et qu'il avait passé tout ce temps-là au chevet de son lit, comme cela lui arrivait dans les commencements. La marche de la conspiration n'était pas plus heureusement dirigée. Les lenteurs calculées du duc d'Orléans, qui tremblait de s'attaquer encore une fois au terrible cardinal, et divers autres contre-temps, joints aux indiscrétions de Cinq-Mars, mettaient à chaque instant les conjurés en péril d'être découverts avant l'exécution de leur dessein. Enfin dans les rangs mêmes de l'armée Richelieu avait des amis nombreux et dévoués; on les appelait les cardinalistes. Les partisans de Cinq-Mars, et tous les ennemis du premier ministre, prenaient le nom de royalistes. Louis s'adressant un jour à un capitaine de ses gardes: «Je sais, lui dit-il, que mon armée est partagée en deux factions, les royalistes et les cardinalistes, pour qui tenez-vous?—Pour les cardinalistes, sire, répondit fièrement l'officier, car le parti du cardinal est le vôtre.» Le roi ne releva pas cette réponse hardie. Celui qui la faisait s'appelait Fabert; issu d'une famille bourgeoise de Metz, il fut le premier soldat français qui, sans être noble, parvint à la dignité de maréchal de France.

Les choses en étaient là, lorsqu'un jour Richelieu reçut à Tarascon un paquet cacheté, d'une origine inconnue. Il l'ouvrit, et y trouva la copie du traité passé avec l'Espagne au nom du duc d'Orléans, traité qui lui livrait tout le secret de la conspiration. Le cardinal fut rayonnant de joie, car il avait en main de quoi perdre ses ennemis et ressaisir tout son crédit auprès du roi. À l'instant même il envoya un de ses affidés à Louis XIII, pour lui mettre sous les yeux la preuve des complots et des trahisons dont il était entouré (1642).

Cette découverte jeta le plus grand trouble dans l'esprit du roi. Retenu par un reste d'affection, il hésitait à livrer son favori à la vengeance de Richelieu et aux sévérités de la justice; pour lever ses scrupules, on eut recours au père Sirmond, son confesseur. Celui-ci n'eut pas de peine à lui démontrer l'énormité de ce complot qui s'appuyait sur l'étranger, et la nécessité de punir les coupables; il donna enfin l'ordre d'arrêter Cinq-Mars, qui, ne pouvant sortir de Narbonne, se tint d'abord caché chez un marchand de cette ville, dont la femme lui avait accordé refuge; mais le mari intimidé le livra aux gardes qui le cherchaient. De Thou fut également arrêté à Narbonne, et le duc de Bouillon à l'armée d'Italie qu'il commandait. Gaston se tenait alors loin de la cour, en Auvergne; on le mit tout d'abord dans l'impossibilité de fuir. Dès qu'il connut l'arrestation de Cinq-Mars, il s'empressa de jeter au feu l'original du traité avec l'Espagne; puis il dépêcha vers le cardinal un de ses affidés chargé de présenter en son nom les plus humbles excuses et les plus indignes supplications. Richelieu répondit d'un ton froid et sévère à cet envoyé: «Que le duc d'Orléans avait mérité la mort; que, si par grâce extrême on lui laissait la vie, c'était à condition qu'il fournît au roi les moyens de connaître et d'atteindre ses complices, et qu'il livrât le traité avec l'Espagne.» Ce malheureux prince ne recula devant rien; il se fit le dénonciateur de ses amis; et pour procurer contre eux des preuves, à défaut de l'original du traité qu'il avait brûlé, il en livra une copie restée entre ses mains.

Dans ces jours de crise, Louis sentait le besoin de s'appuyer de nouveau sur Richelieu. Tout malade qu'il était lui-même, il se fit porter à Tarascon chez le cardinal. On vit alors un étrange spectacle; un lit fut dressé pour le roi à côté de celui de son ministre; et ces deux hommes, dont la vie était prête à s'éteindre, s'entretenaient du sort qu'ils réservaient à leurs ennemis vaincus et prisonniers. Louis était plein d'effusion pour le cardinal et semblait lui demander pardon d'avoir un instant méconnu sa fidélité et ses services. Richelieu se montrait généreux envers son souverain, implacable envers les malheureux compromis dans la conjuration. Après cette entrevue, le roi prit congé de Richelieu et regagna tristement Paris; le cardinal partit pour Lyon, remontant le Rhône et traînant derrière lui un de ses captifs, de Thou, dans un bateau attaché au sien (17 août 1642).

XXXVIII.

Procès et supplice de Cinq-Mars et de de Thou.

Cinq-Mars et de Thou furent traduits devant une commission composée de magistrats et de conseillers d'État. Au nombre de ces derniers figurait un personnage sinistre, Laubardemont, dont le nom demeuré infâme sert encore aujourd'hui à caractériser la servilité cruelle qui prend le masque de la justice. Dans l'instruction de son procès, Cinq-Mars avait laissé entendre que le roi connaissait et ne désavouait pas ses projets contre le cardinal, à l'époque de la conjuration. Le faible Louis XIII descendit jusqu'à se justifier devant son ombrageux ministre, et à charger lui-même son ancien favori. Il écrivit au chancelier Séguier, président de la commission, une lettre où il reconnut que Cinq-Mars lui avait proposé de se défaire du cardinal; mais il affirmait en même temps qu'il avait repoussé avec horreur «cette mauvaise pensée, quoi qu'en pût dire ce grand imposteur et calomniateur Cinq-Mars.»

L'accusation d'avoir traité avec les ennemis de l'État était parfaitement justifiée vis-à-vis des chefs du complot. De Thou, quoiqu'il y eût peut-être pénétré plus avant que son devoir ne le permettait, ne pouvait être judiciairement convaincu de complicité; et le chancelier Séguier, qui espérait le sauver, insistait sur ce point. Mais Laubardemont rapporta une ancienne ordonnance de Louis XI, ignorée de tous, qui assimilait les non-révélateurs aux auteurs du crime qu'ils n'avaient pas dénoncé. En même temps, par une manœuvre indigne, il dit à l'oreille de Cinq-Mars que de Thou avait tout confessé; celui-ci dès lors ne cacha plus rien des circonstances les plus compromettantes pour son ami. Tous deux furent condamnés à mort, et conduits au supplice le jour même de leur condamnation. Ils montrèrent à leurs derniers moments un calme et une résignation religieuse qui achevèrent d'exciter profondément en leur faveur la compassion du peuple. Tous deux eurent la tête tranchée à Lyon, sur la place des Terreaux (12 septembre 1642). On raconte que Louis XIII, instruit du jour et du moment de l'exécution, se promenant à Saint-Germain, tira froidement sa montre, et regardant l'heure, dit à ceux qui l'entouraient: «Cher ami doit faire à présent une laide grimace.»