XLIV.
Urbain Grandier.
Le procès d'Urbain Grandier, suivi à outrance par les ordres de Richelieu, est une triste page d'histoire qu'il est utile de reproduire, car elle met en relief la barbarie des mœurs dans ces siècles passés, trop souvent et bien injustement vantés, au détriment de notre époque.
Grandier, prêtre d'un esprit hautain, frondeur, de mœurs relâchées, avait excité un certain scandale dans le clergé de son diocèse, et s'était attiré beaucoup d'ennemis. Il s'était attaqué, dit-on, à Richelieu lui-même, alors que celui-ci était évêque de Luçon, et on le soupçonnait d'être l'auteur d'un pamphlet satirique dirigé contre le cardinal. Un jour le confesseur d'un couvent d'ursulines, à Loudun, accuse Grandier d'employer la magie pour inspirer aux religieuses de mauvaises pensées, et lui impute d'avoir envoyé des démons dans le corps de plusieurs d'entre elles, en se servant, pour ses maléfices, d'une branche de rosier fleuri qui avait ensorcelé toutes celles qui en avaient respiré l'odeur. Laubardemont, envoyé par hasard à Loudun pour y veiller à la démolition d'un château fort, recueille tous les bruits qui circulent à ce sujet; il en instruit le cardinal, en ayant soin de grossir et d'envenimer l'affaire. Il sollicite la permission d'en faire l'objet d'une instruction criminelle qu'il serait chargé de diriger. Richelieu lui donne à cet égard les pouvoirs les plus étendus; et alors commence un procès où l'horrible se mêle à l'absurde et au burlesque. Les démons eux-mêmes sont partie au procès et figurent dans l'instruction, parlant par la bouche des ursulines ensorcelées. Grandier est soumis à d'affreuses tortures; des chirurgiens commis par les juges ont ordre de lui raser les cheveux, de lui arracher les sourcils et même les ongles, pour voir s'il n'a pas quelque secrète marque du diable; ils lui enfoncent aussi des aiguilles dans les chairs pour chercher sur son corps des endroits frappés d'insensibilité, ce qui passait alors pour un signe certain d'un pacte avec l'enfer. Les juges, choisis parmi les ennemis mêmes du malheureux Grandier, et qui n'avaient rien à refuser à Laubardemont, le reconnurent coupable de magie, maléfice et possession, et le condamnèrent au bûcher. Son supplice fut horrible: avant de le livrer aux flammes, on l'appliqua de nouveau à la torture avec tant de violence que ses jambes en furent rompues et que la moelle de ses os en sortit à la vue des spectateurs. Il persista néanmoins à protester de son innocence, confessant d'ailleurs qu'il avait commis des fautes provenant de la fragilité humaine, et dont il se repentait. D'ordinaire on autorisait le bourreau à étrangler le patient au moment où il l'attachait au poteau placé au sommet du bûcher. Cette triste faveur avait été promise au malheureux Grandier; mais, par un raffinement de cruauté, il se trouva que la corde avait été nouée à l'avance de telle façon qu'il fut impossible, au moment fatal, de la serrer. La victime, alors environnée de flammes, s'adressant à son plus fanatique persécuteur, lui cria: «Père Lactance, ce n'est pas là ce qu'on m'avait promis, mais il y a un Dieu au ciel qui sera le juge de toi et de moi.»
XLV.
Le père Joseph.
Plusieurs historiens se plaisent à représenter Richelieu, ce génie absolu et dominateur, comme subjugué à son tour par un conseiller intime qui aurait eu une grande part dans ses résolutions, et aurait exercé un ascendant capital sur la direction de sa politique. La vérité est que Richelieu accorda de bonne heure sa confiance à Leclerc du Tremblay, plus connu sous le nom de père Joseph, qui, après avoir servi comme militaire avec distinction, se fit capucin, puis rechercha les occasions de se mêler aux affaires des grands et de l'État. Le cardinal reconnut en lui un singulier esprit de ruse et de persévérance, et un dévouement sans bornes à la main qui l'employait; il se l'attacha, et souvent se trouva bien, même dans les affaires les plus difficiles, d'avoir pris l'avis du père Joseph. Les courtisans appelaient ce singulier favori l'Éminence grise, en raison de l'humble habit de religieux qu'il garda toujours à la cour même et jusque dans les camps.
XLVI.
Paroles et traits caractéristiques.
Quelques mots profonds sortis de la bouche de Richelieu achèvent de le faire connaître: