Mes jours s'écoulaient ainsi paisiblement. Satisfaite de mon existence actuelle, je ne voyais, je ne désirais rien au delà. Il n'en était pas de même pour Van-M***: il avait vingt-trois ans; il m'aimait avec passion, ses vues étaient honorables, et il sentait parfaitement le danger de nos longs tête-à-tête. Il songea donc le premier à s'assurer le droit de ne plus me quitter, et de me consacrer sa vie. Il m'en parla un jour en m'annonçant l'intention où il était de demander sur-le-champ ma main à ma mère.

Je ne saurais dire si l'effet que produisit sur moi cette proposition subite fut la conséquence de mon caractère singulier. Ce qu'il y a de certain, c'est que le mot de mariage et l'image des liens indissolubles que j'allais peut-être contracter, effrayèrent ma jeune imagination. À douze ans l'espace de la vie est encore si long à parcourir! l'avenir est encore si immense! C'était la première fois que mon esprit admettait l'idée d'une union qui n'a de terme que la mort. Cette idée première en engendrait une foule d'autres, dont aucune n'était favorable aux prétentions de Van-M***: cependant l'estime qu'il m'inspirait, l'amour dont il me donnait chaque jour des preuves plus touchantes, m'empêchèrent de prononcer un refus. Nous convînmes ensemble que le lendemain je lui ménagerais l'occasion de rencontrer ma mère, et que, sans énoncer encore positivement ses projets, il essaierait dès ce jour de la prévenir en sa faveur. Il avait un extérieur agréable, d'excellentes manières: accueilli avec bonté, il se déclara bientôt tout-à-fait. Ma mère, touchée des sentimens qu'il témoignait et pour elle et pour moi, répondit qu'elle ne voyait, pour sa part, d'autre obstacle au mariage que mon extrême jeunesse. Elle demanda un délai de deux ans, et mit pour condition formelle à son consentement que Van-M*** obtiendrait d'abord celui de sa propre famille. Cette famille balança: la fierté de ma mère s'irrita d'une telle hésitation; de part et d'autre on commençait à s'aigrir, et peut-être marchions-nous à une rupture complète. Van-M***, déjà maître d'une fortune indépendante, venait d'atteindre sa majorité: il pouvait accepter les bienfaits de son père, mais ces bienfaits ne lui étaient pas indispensables pour assurer le bonheur de celle qu'il choisirait pour épouse. Il était exaspéré des retards qu'on lui faisait éprouver; il prévoyait avec effroi qu'un refus définitif de la part de son père pouvait retarder bien plus long-temps encore l'union qu'il désirait avec tant d'ardeur. Il me proposa de partir en secret tous les deux pour la Gueldre: nous devions nous y marier, et revenir bientôt après solliciter le pardon d'une démarche qu'on pouvait blâmer, mais qui devenait de plus en plus nécessaire.

Je n'exigeai de Van-M***, pour consentir à ce qu'il demandait de moi, que sa promesse solennelle de me ramener promptement auprès de ma mère. Le lendemain, avant le jour, je sortis de ma chambre avec précaution: je n'étais pas médiocrement émue en songeant que j'allais, pour la première fois, me séparer de celle qui m'avait donné le jour; j'étais cependant joyeuse et presque fière qu'on fît à une enfant comme moi l'honneur de l'enlever, et, par un retour vers les sentimens de la nature, j'exigeais que Van-M*** me promît encore une fois de me ramener au plus tôt.

En arrivant à Zutphen, Van-M*** me quitta sur-le-champ, et courut chez le seul ministre protestant qui se trouvât dans cette ville. Malheureusement ce ministre était près de rendre le dernier soupir; il fallut pousser plus loin notre voyage: nous fîmes encore huit lieues, et il était déjà bien tard quand nous atteignîmes l'auberge où nous devions passer la nuit. Après le souper, Van-M*** et moi, assis près l'un de l'autre, nous disions de ces riens qui ont si peu d'importance apparente, et qui tiennent cependant lieu de tant de choses. Il y avait des momens où je ne comprenais plus rien au trouble passionné de Van-M***; ce trouble n'était déjà plus sans charmes pour moi, et je commençais à le partager; pour la première fois mon oreille était agréablement frappée des éloges qu'il donnait à ma beauté. Van-M*** était lui-même d'une figure charmante; sa taille était élevée, bien prise et pleine de noblesse. Je ne sais quel instinct me révélait en cet instant tous ces avantages que j'avais comme ignorés jusqu'alors. En rougissant, je fixais mes regards sur son œil plein d'expression et de feu, et qui me disait mieux encore que sa bouche combien il me trouvait belle: d'une voix émue, il louait la richesse de ma chevelure, et, sans y penser, je roulais entre mes doigts les boucles épaisses de ses cheveux blonds comme les miens. Tout à coup l'hôte effrayé s'élance dans la chambre: «Pour l'amour de Dieu, s'écrie-t-il, si c'est vous que l'on cherche, dites bien que je ne savais rien, et que vous ne m'avez fait aucune confidence.» À peine avait-il prononcé ces mots, que le père et l'oncle de Van-M***, suivis du secrétaire du bourgmestre et de quatre témoins, paraissent à mes regards effrayés. Ces messieurs ordonnent au jeune homme de me remettre entre leurs mains. Van-M*** s'avance aussitôt vers eux, et d'un ton ferme et respectueux tout ensemble: «Mademoiselle, dit-il, en consentant à quitter la maison de sa mère, a cru suivre son époux; elle s'est confiée à mon honneur, et m'a rendu l'arbitre de son sort; demain nous devons être unis devant Dieu et devant les hommes. Si vous donnez, dès ce moment, par écrit, votre consentement à notre mariage, nous retournerons sur vos pas à Waarlery, où notre union sera célébrée: sinon, nous n'y reparaîtrons qu'époux, pour nous jeter aux pieds de madame de Van-Ayld***, et lui demander pardon de la douleur que nous avions dû lui causer; je pourrai alors réclamer de ma famille la part de fortune à laquelle j'ai des droits: en un mot, il n'est plus au pouvoir de personne de nous désunir.»

Frappé de la noble attitude et de la fermeté du langage de son fils, monsieur Van-M*** et son frère promirent tout ce qu'on voulut. Nous nous apprêtâmes à repartir sur-le-champ; mes larmes et ma confusion n'obtinrent pas un seul regard indulgent de ces juges sévères. Van-M*** avait déclaré qu'il ne me quitterait pas, qu'il me reconduirait lui-même chez ma mère; il tint parole. En entrant dans l'avenue qui conduisait à notre habitation, la première personne qui s'offrit à mes regards fut cette mère chérie que désolait mon départ, et qui n'osait encore espérer mon retour. Je courus me jeter dans ses bras: «Ma fille, dit-elle d'une voix entrecoupée de sanglots, tu n'as donc pas songé à la douleur dont tu allais m'accabler!» Aucun autre reproche ne sortit de sa bouche. Van-M*** obtint son pardon en répétant mille fois le serment de me rendre heureuse.

Le consentement qu'il avait enfin arraché plutôt qu'obtenu de son père donnait plus de liberté à nos relations: il ne me quittait presque plus. Un mois s'écoula très agréablement au milieu des préparatifs de notre mariage; au bout de ce temps, toutes les formalités ayant été remplies, toutes les lois de l'étiquette hollandaise scrupuleusement observées, nous nous rendîmes à Amsterdam, et là nous fûmes mariés dans l'église neuve.

Je n'avais pas encore treize ans accomplis; mais ma taille, déjà entièrement formée, me donnait toutes les apparences d'une personne de quinze ans. J'ai maintenant cinq pieds un pouce et demi; je les avais dès lors, car depuis mon mariage je n'ai point grandi. Malheureusement ma raison était encore bien loin d'être formée; j'aurais eu besoin d'un guide plus ferme et plus sévère que l'époux auquel les lois et ma propre volonté venaient de confier le soin de ma destinée. Pourquoi se reposa-t-il si aveuglément lui-même sur la prudence d'une enfant? Je n'aurais pas eu, depuis plus de vingt-cinq années, tant de malheurs et tant de fautes à déplorer!

CHAPITRE III.

Opinions politiques de mon mari.—Il m'amène à les partager.—Le duc d'York en Hollande.—Mon mari captif dans sa propre maison.—Je le délivre.

Les six premiers mois de notre union s'écoulèrent dans un bonheur parfait pour mon mari et pour moi. Les voyages d'agrément qui succèdent immédiatement en Hollande les solennités du mariage étaient terminés, le calme commençait à remplacer dans notre intérieur le tumulte des fêtes, lorsque des bruits de guerre, et les progrès chaque jour croissans de la révolution française, vinrent donner une nouvelle direction à nos idées, et décider à la fois du sort de mon époux et du mien. Van-M*** avait de grandes possessions en Belgique; il était en Hollande du parti opposé à la cour. Il était naturel qu'il embrassât avec ardeur les principes de la révolution française. Ma mère, qui, depuis la mort de son mari, ne pouvait plus être heureuse que du bonheur de sa fille, aurait voulu que son gendre restât étranger à la crise qui se préparait: elle voyait notre avenir se charger d'orages auxquels une retraite absolue pouvait seule nous soustraire. La suite des événemens n'a que trop prouvé combien ses craintes étaient fondées; prières, raisonnemens, elle mit tout en usage pour calmer l'exaltation politique de mon mari. En vain lui représenta-t-elle que les dangers de la guerre étaient les moindres de ceux auxquels il allait m'exposer; que mon âme encore si candide, et déjà cependant avide d'émotions violentes, pouvait se laisser égarer au delà du point où il voudrait s'arrêter lui-même; tout fut inutile. Van-M*** était plein de respect et d'attachement pour ma mère; cependant il resta ferme dans la résolution qu'il avait prise, de servir de tous ses moyens une cause dont le triomphe semblait à ses yeux devoir assurer pour toujours le bonheur et la liberté de sa patrie. Dès lors il mit tous ses soins à me faire partager ses sentimens, à m'échauffer du feu de son enthousiasme. Ma conversion ne fut pas difficile; je n'avais encore aucune opinion arrêtée: j'éprouvais seulement une répugnance assez forte pour cette égalité absolue que rêvait mon mari, et que je trouvais entièrement opposée aux idées aristocratiques dans lesquelles j'avais été nourrie. J'avais de plus trouvé encore vivant en Hollande le souvenir des excès commis par les troupes françaises dans les guerres de Louis XIV; ces troupes étaient cependant celles d'un grand roi, modèle de courtoisie et de politesse, et que ses lieutenans s'efforçaient sans doute d'imiter. Que ne devions-nous pas attendre de ces chefs révolutionnaires, arrachés subitement par la tourmente politique à l'obscurité de leur profession ou de leur origine, pour guider au combat des bandes fanatisées, et sans cesse obligés d'acheter à tout prix la victoire qui seule pouvait légitimer aux yeux de leurs soldats leur fortune subite?