«Oh! pardonnez-moi: je sais tout le chagrin que je vais vous causer; et cependant il est au-dessus de mes forces de rester près de vous, sachant combien je suis désormais indigne d'être votre compagne. Vous savez vous-même comment votre amour et votre confiance ont été récompensés. Voyez-moi telle que je suis, et arrachez de votre cœur jusqu'au souvenir d'une femme criminelle; abandonnez-vous tout entier à ce que vous inspire de généreux l'amour du bien public et de votre patrie.
«Van-M***, comme je sais que je n'ai rien à redouter de vous, je ne chercherai point à vous dérober mes traces. Mon projet est de passer quelque temps à Paris, d'y vivre sous un nom emprunté, et de me consacrer à l'étude et aux arts. Je pars seule; personne ne m'accompagne, et je ne vais retrouver personne. L'aveu que je fais doit vous prouver que je n'ai point perdu une qualité que vous aimiez en moi, la franchise. Je veux penser surtout que vous ajouterez foi à cette dernière assertion.
«Grâce, encore une fois! j'ai besoin de vivre indépendante; la fougue de mon caractère m'aurait toujours empêchée de vous rendre heureux et de trouver moi-même le bonheur dans un lien respectable. Je me connais, je me juge; et c'est par ce motif même que je m'arrache à votre amour.
«Les papiers que vous trouverez joints à cette lettre dans mon secrétaire vous laissent maître absolu d'une fortune qui ne m'appartient plus. Si le malheur vient à m'atteindre, c'est de vous seul que j'implorerai secours et protection: je m'estimerai toujours heureuse de dépendre absolument de votre bonté: ah! croyez-le bien, quoique j'aie si mal répondu à votre tendresse.
«Si vous me permettez de disposer des objets[11] relatés dans une petite note que vous trouverez jointe à cette lettre, ce sera une consolation pour moi de penser que je vous ai une obligation de plus.
«Van-M***, je n'ai pas besoin de vous recommander ma malheureuse mère: il ne lui reste plus que vous, que vous seul; elle ne perd en moi qu'une fille indigne d'elle… Cependant elle me pleurera: je vous en supplie, consolez-la.
«Dès que je serai arrivée au terme de mon voyage, je vous instruirai de ma demeure. Bien certaine de votre cœur, je ne dois craindre aucune tentative qui déshonorerait l'époux; et j'apprécie trop vos bontés passées pour jamais me dérober à l'ami: veuillez permettre que je vous donne encore ce titre.
«ELZELINA VAN-AYLDE-JONGHE.»
Voici maintenant la lettre que j'écrivis à ma mère:
«C'est à genoux devant l'image de mon père que j'ose implorer de vous pardon et pitié. Vous ne m'avez jamais donné que des exemples de vertu, et cependant j'ai violé tous les devoirs que j'avais à remplir envers le meilleur des époux. Également indigne désormais de vous et de lui, je n'ai pas voulu ajouter à tant de torts celui de faire éclater ma honte aux lieux mêmes où j'ai vécu long-temps pure et honorée, où vous-même, ma mère, vous êtes entourée de tant de respect. Ne me regrettez pas; mais ne m'accablez pas de votre malédiction. Van-M*** vous reste… Je vous demande grâce à tous deux.