«—Oui, je l'avoue, j'ai des chagrins très graves; et dans la disposition d'esprit où je me trouve, votre absence prolongée m'a donné de l'humeur.»
Je répondis avec modération; mais mes excuses étaient si bonnes, et je mis peu à peu tant de gaieté dans mes réponses, que je réussis enfin à dérider un peu le front du général. Je ne parvins cependant pas à dissiper entièrement l'inquiétude qui se peignait sur son visage. Cette inquiétude tenait à une cause bien plus sérieuse que je ne le pensais. Moreau venait d'apprendre les revers qu'éprouvait, dans une portion de l'Italie, l'armée française, grâce à l'impéritie du général Schérer. Je connus dans la soirée les nouvelles qui affligeaient si profondément le cœur de Moreau. Son chagrin l'honorait, et l'élevait encore à mes yeux. Richard se trouvait avec nous lorsque Moreau reçut une dépêche que lui apportait un courrier venu de Paris: «Général, lui dit-il, si cette dépêche ne contient pas votre nomination par le Directoire, au commandement en chef de l'armée d'Italie, laissez-vous proclamer par les soldats qui vous demandent à grands cris; surtout ne tardez pas d'une minute, ou nous sommes perdus pour toujours dans ce pays-ci.»
Moreau nous quitta d'un air préoccupé. Je voulais rester à la maison, mais Richard m'objecta que ma présence pourrait au moins interrompre les travaux sérieux auxquels se livrait en ce moment le général. J'acceptai donc le bras qu'il m'offrait, et je me décidai à faire avec lui une promenade au Cours.
CHAPITRE XXVII.
Moreau persiste dans ses préventions contre madame Lambertini.—Nouvelle discussion à ce sujet.—Machinations de Lhermite contre Moreau.—Caractère irrésolu du général.
L'opinion beaucoup trop avantageuse que le général Moreau avait de moi le rendait sévère jusqu'à l'excès, et souvent même injuste envers les autres femmes. Malgré tout ce que j'avais pu lui dire en faveur de Coralie, il continuait à la voir du plus mauvais œil. J'en étais péniblement affectée, et cette injustice me blessait au point de donner souvent de l'aigreur aux conversations que j'avais à ce sujet avec Moreau. Dès mon enfance j'ai été crédule pour les malheureux, et je me suis toujours rangée de leur parti. Moreau, par suite de sa faiblesse pour moi, ne voulait pas s'opposer ouvertement à ce que j'entretinsse des relations amicales avec une femme dont le commerce me paraissait si doux: mais il ne perdait point une occasion de me faire sentir combien il regrettait de m'avoir laissé former une pareille liaison, et toujours il employait pour désigner Coralie les expressions les moins ménagées.
En vérité, lui dis-je un jour avec impatience, les hommes sont si naturellement injustes, qu'il leur arrive même souvent de l'être dans leur propre cause. Vous trouvez Coralie méprisable pour avoir été la maîtresse d'un prince. Et que suis-je donc, moi, pour vous paraître moins digne de mépris?
«—Elzelina, répondit-il avec l'accent du mécontentement le plus vif, qui voudrait admettre une telle comparaison?
«—La comparaison est juste, repris-je à mon tour avec un calme que je ne réussissais pas toujours à conserver; je ne cherche point à excuser Coralie, mais je vous prie de vous souvenir qu'en l'accablant vous m'accablez moi-même. Pourquoi ne croirais-je pas que, selon la rigueur de vos principes, il est honteux pour moi de vous aimer et de vous appartenir?»
Il parut on ne peut plus choqué de cette réponse: jamais je ne l'avais encore vu aussi visiblement contrarié; j'étais au fond vraiment fâchée de lui déplaire, mais son injustice me révoltait. Je lui laissai donc voir clairement que je me regardais comme bien plus coupable que Coralie. Elle, du moins, pouvait trouver une sorte d'excuse dans les exemples que lui avait de bonne heure donnés sa mère, dans la bassesse de l'époux auquel sa famille avait confié son sort; et moi, élevée dans les principes les plus purs, unie à un homme digne de toute mon estime et de toute ma tendresse, j'avais manqué volontairement à des devoirs sacrés dont on m'avait appris à connaître l'étendue: placée dans la situation la plus honorable et la plus heureuse, je m'étais préparé un long avenir d'opprobre et de remords. «Je crois assez connaître Coralie, dis-je à Moreau en terminant, pour être sûre qu'à ma place et avec mon éducation, elle fût restée vertueuse et pure.