«—Peut-être, hélas! me dit-il, serez-vous bientôt forcée d'y retourner seule. Si la campagne s'ouvre, ma chère Elzelina, il y a un ordre de renvoyer toutes les femmes de l'armée, et je serai forcé de donner l'exemple.
«—Que dites-vous? m'écriai-je: m'éloigner, lorsque vous commencerez à courir des périls! Je suis Italienne; les dictateurs du Luxembourg ne peuvent m'exiler de ma patrie; je resterai donc en dépit d'eux et de vous, qui vous montrez si empressé d'obéir à leurs décrets.
«—Que dites-vous? reprit à l'instant Moreau; moi, trouver du plaisir à notre séparation!
«—Peut-être ai-je tort de le croire; mais je veux me fâcher pour ne pas m'attendrir. Ce qu'il y a de certain, c'est que je ne partirai pas.»
Moreau mit tout en œuvre pour me calmer: il n'y réussit pas d'abord: plus tard il parvint à me consoler un peu, et j'oubliai, pour quelques instans de moins, la nouvelle qui venait, de m'affliger si vivement. Le général me demanda la permission de s'installer pour la soirée dans mon appartement. Mon absence, disait-il, lui semblerait plus courte, lorsqu'il se verrait dans l'endroit même que j'habitais ordinairement. Il fit donc transporter dans ma chambre ses livres, ses cartes et ses papiers. Alors je m'occupai de ma toilette. C'était le bon Richard qui devait me donner la main pour me conduire au grand dîner chez le comte d'Oros***, ambassadeur d'Espagne. Je ne me flattais pas de m'amuser beaucoup à cette fête; mais elle fut pour moi beaucoup plus gaie que je ne l'avais espéré.
CHAPITRE XVIII.
Une scène du grand monde.—Le général Lebel.—Son aide-de-camp.—Rosetta.
Dès ma plus tendre enfance j'avais été accoutumée à m'entendre dire que j'étais belle. Je le croyais de très bonne foi, sans toutefois me prévaloir de cet avantage dans le monde: plaire était trop peu pour moi; je voulais être aimée. Mes excellens parens m'en avaient fait un besoin, et j'avais près d'eux contracté la douce habitude de me voir l'objet de l'affection plus ou moins vive de tout ce qui m'entourait. Cette habitude avait pris avec l'âge de profondes racines: et presque partout j'avais rencontré une bienveillance et une amitié que je devais aux bonnes qualités de mon cœur. On me pardonnera ce petit accès d'un amour-propre bien entendu, en faveur de ma franchise.
Les hommages qu'on adressait à ma beauté, les louanges, fort exagérées sans doute, qu'on voulut bien donner à mon esprit, m'inspiraient quelque fierté; mais cette fierté n'avait rien de choquant pour les femmes: il fallait toujours que je fusse offensée d'abord, pour leur faire sentir la supériorité que tant de gens m'accordaient sur elles. C'est ce qui arriva précisément au dîner que nous donnait M. l'ambassadeur d'Espagne.
Madame l'ambassadrice était fort laide; mais elle ne manquait pas d'esprit, et elle avait surtout un grand usage du monde. C'était une bonne femme, dans l'acception rigoureuse du mot, lorsque ses passions n'étaient point irritées. Elle était même véritablement aimable, toutes les fois qu'elle ne se mettait pas en tête que la femme d'un grand d'Espagne devait avoir la science infuse.