«Il y a deux jours, sur le point de me trouver sans asyle, n'ayant plus déjà de quoi pourvoir à ma subsistance, je suis sortie pour réclamer le misérable complément d'une somme qui m'était due sur le prix de quelques objets que le besoin m'avait forcée de vendre depuis long-temps. J'ai essuyé de mon débiteur un refus absolu, et peu s'en est fallu qu'il ne me menaçât d'une dénonciation. Accablée par le désespoir, je songeais avec effroi que la nuit suivante je n'aurais pas même un peu de paille pour reposer mes membres fatigués. La mort seule m'offrait un terme à tant de maux.

«Je sortais de la rue du Battoir, dans la matinée d'hier, lorsque tout près de moi j'entends prononcer mon nom. Je me retourne et je reconnais le comte de Ch*** qui s'approchait de moi. Il me rappelle le temps où il m'a connue; je ne lui réponds que par des larmes: il m'interroge avec le ton du plus vif intérêt: je lui avoue l'horreur de ma position, je ne lui cache que le mal qui commençait à me dévorer, la faim.

«Je vous épargne le détail de ses consolations et de ses promesses. Le comte finit par me dire qu'il peut disposer d'une chambre chez d'honnêtes gens, rue Feydeau, et qu'il s'offre de m'y conduire dans la journée. Forcé de me quitter pour quelque temps, il me donne rendez-vous pour cinq heures et demie sous le péristyle du théâtre; c'est de là qu'il devait me conduire dans la retraite sûre dont je ne serais plus sortie que pour aller chercher une seconde fois, hors de France, l'hospitalité que me refuse ma patrie.

«Le comte me quitta fort attendri en apparence: je me crus sauvée et je repris encore une fois courage. En me parlant, il portait la main sur la croix de Saint-Louis, qu'il à autrefois méritée sur le champ de bataille, et dont il n'a jamais voulu, dit-il, se séparer malgré la nécessité qui l'oblige de la cacher à tous les yeux. Je fus, comme vous le pensez, exacte au rendez-vous: l'espérance me rendait même déjà la faim moins insupportable. J'attendis; les heures s'écoulaient, le comte ne paraissait pas: alors, toute l'horreur de ma situation vint encore une fois se présenter à mon esprit; ma raison s'égara; vous savez le reste.»

Elle s'arrêta, en me regardant avec une expression que je ne saurais rendre, et elle me tendit les bras; je m'y précipitai, et nos larmes se confondirent. Elle réprima toutefois bientôt son émotion, et me présentant un portefeuille qu'elle venait de tirer de son sein: «Ces papiers, me dit-elle, vous instruiront de ce qu'il me serait trop douloureux de vous raconter. Vous trouverez aussi dans ce portefeuille une lettre où je vous explique les nouveaux services que j'ose encore attendre de vous. Je vous confie les seules espérances qui me restent; je vous rends, en un mot, maîtresse de ma destinée, et c'est le seul moyen qui soit en ma puissance de vous prouver combien je suis reconnaissante de ce que vous avez déjà fait pour moi. Je resterai ici sans inquiétude jusqu'au jour où vous pourrez me dire ce qui sera advenu de mes demandes.

Je pris le portefeuille, en promettant de tout mettre en œuvre pour terminer à sa satisfaction ce que j'avais déjà si heureusement commencé. Quoi qu'on me demandât, je me croyais sûre de réussir. Barras était encore tout-puissant, et Mirande, dont le bon cœur m'était parfaitement connu, pouvait me servir près de lui; mais je ne dis rien à ma respectable inconnue des moyens que je comptais employer pour obtenir un prompt succès: j'aurais craint de blesser la sensibilité de son cœur, en lui faisant entendre des noms qui pouvaient lui retracer de fâcheux souvenirs. Je demeurai encore une heure avec elle, et je la quittai pour reprendre le chemin de Chaillot. Avant de quitter l'hôtel de Flandre, je recommandai à madame Lacroix de redoubler de soins et de prévenances. Cette bonne dame n'avait pas besoin de mes recommandations; elle était toute disposée à faire ce que je lui demandais; seulement, avant de me laisser partir, elle me demanda la permission de me donner un avis; cet avis avait pour but de m'empêcher de compromettre, par des démarches imprudentes, le nom de Moreau sous la protection duquel j'allais placer une émigrée. Je remerciai madame Lacroix de son conseil, et je résolus de n'en pas moins suivre l'impulsion de mon cœur.

CHAPITRE XLVI.

Une visite.—Lettre de D. L.—Lettre au général Ney.—Conséquences de cette lettre.

Pour servir utilement l'infortunée qui venait de s'abandonner entièrement à moi, je me fixai au parti de ne brusquer aucune démarche, et je mis, à mon retour du spectacle, la lecture des papiers qu'elle venait de me confier, et qui devaient au moins m'apprendre son nom.

En arrivant à Chaillot, je trouvai plusieurs lettres, tant d'Italie que de Paris, une foule d'invitations, et enfin un billet de Lhermite, qui s'excusait de ne pouvoir répondre à l'invitation que je lui avais adressée la veille. Tout en me mettant à table, je jetai un coup d'œil sur cet amas de lettres qu'on avait placées devant moi, en cherchant, avant de les ouvrir, à en deviner le contenu. J'éprouvai une impression difficile à définir, en reconnaissant sur une des enveloppes le timbre de la Hollande et l'écriture d'une de mes cousines. Le souvenir de ma mère, celui de mon mari, s'emparèrent aussitôt de mon esprit, et la tristesse remplaça bientôt sur mes traits la joyeuse humeur qui s'y peignait quelques minutes auparavant.