«Le général Ney vient de rendre à l'armée un de ces services qui attestent chez lui autant d'adresse que de courage. Sous les habits d'un paysan, il s'est introduit seul dans Manheim pour s'assurer des forces de la garnison; il s'est ménagé des intelligences dans la place, et il vient, cinq jours après, de s'en rendre maître en s'y introduisant pendant la nuit avec cent cinquante hommes déterminés à vaincre ou à mourir avec lui.»
D. L. me racontait encore plusieurs traits également glorieux pour Ney: il y avait dans sa lettre une autre anecdote d'un genre tout différent, et tout-à-fait propre à exalter mon imagination. Suivant D. L., Ney venait de donner un bel exemple aux soldats, en renvoyant, sous escorte convenable, une belle Allemande qui était venue réclamer la protection du général pour la maison de son père. Elle était malheureuse, il avait respecté son malheur; et sur quelques plaisanteries qu'on lui faisait à ce sujet, il avait répondu que sa folie était de prétendre à être aimé passionnément, sans jamais rien demander aux dames que leur cœur ne fût prêt à accorder.
Et quelle femme au monde pouvait l'aimer plus passionnément que moi! Ce fut la première idée qui s'offrit à mon esprit: je ne sais à quelle démarche m'eût entraînée l'exaltation de ma tête, si Ursule, revenue du spectacle, ne m'eût forcée d'entendre, pendant quelques minutes, le récit de ses jouissances et de ses émotions. Combien il me tardait de rester seule! Ursule me quitta enfin.
«Non, me dis-je en parcourant ma chambre à grands pas, je ne puis ni ne dois fuir; mais que du moins il sache combien je l'aime:» et, saisissant la plume, j'écrivis la lettre qu'on va lire:
«J'obéis à mon cœur; je ne cherche donc point de vaines excuses. Je ne sais pas l'art de déguiser mes sentimens: d'ailleurs, il y a dans le fond de mon ame quelque chose qui me dit que si ma démarche blesse les convenances du vulgaire, elle plaira peut-être à la noble franchise de votre caractère.
«Une seule fois mes yeux vous ont rencontré, et votre image s'est gravée dans mon cœur. Unie à vous par la pensée, j'ai frémi de tous vos périls, j'ai joui de tous vos triomphes, et j'ai applaudi avec enthousiasme au récit de vos belles actions.
«Mon sort est brillant; quelques femmes le trouvent digne d'envie: je renoncerais avec joie à tout cet éclat pour avoir le droit de m'associer à vos dangers.
«L'estime et la reconnaissance m'unissent au général Moreau. Vous en faire l'aveu dans une lettre telle que celle-ci, n'est-ce pas courir le risque de me rendre méprisable à vos yeux? Mais je ne sais point combattre le penchant irrésistible de mon cœur. En vous avouant le sentiment qui trouble mon repos, je n'ai point d'autre pensée que celle de vous apprendre qu'il existe loin de vous une femme à qui votre gloire n'est pas moins chère qu'à vous-même.»
J'étais si troublée en écrivant cette lettre, que je me trompai de suscription. Ce fut Moreau qui la reçut, et Ney eut celle qui était destinée à Moreau. Je passai une grande partie de la nuit à lire mes autres lettres et à y répondre sur-le-champ. Le lendemain, tout était à la poste avant même que je fusse levée. Je n'appris que plus tard de la bouche de Ney l'impression qu'avait produite sur lui la lecture d'une missive assez froide, et dans laquelle se retrouvaient les traces d'une longue et paisible intimité. Mais quelle dut être la douleur de Moreau, lorsqu'il eut entre les mains cette preuve irrécusable que mon cœur ne lui appartenait plus, et que j'attendais presque avec impatience l'occasion de lui prouver mon ingratitude envers lui, dont la tendresse pour moi semblait augmenter chaque jour!
Cette lettre devint doublement pour moi la source de bien des inquiétudes et des chagrins. Le silence de celui à qui je l'avais destinée et de celui qui la reçut me livra à toutes les incertitudes et toutes les suppositions les plus propres à blesser mon cœur et à humilier mon amour-propre; je me crus dédaignée de l'un, oubliée de l'autre; cette position était intolérable, et je ne l'aurais pas supportée si les événemens qui m'entraînaient ne m'eussent forcément distraite des rêves de mon imagination.