CHAPITRE L.

Journal de Henri.—Toinette.—Projet de nouvelle adoption.

Je rentrai chez moi vers midi, accompagnée de madame Obval, qui n'avait point voulu me laisser partir seule. Six heures d'angoisses et d'inquiétude avaient tellement altéré mes traits, qu'Ursule, qui était accourue au bruit de la voiture, parut effrayée à mon aspect. Ses questions se succédaient avec une extrême volubilité. Comme je n'y répondais point, madame Obval lui fit signe de ne point me presser davantage; elle me conduisit jusqu'à ma chambre, m'exhorta vivement à prendre quelque repos, et ne me quitta que lorsqu'elle me vit plus calme.

Joseph avait enfin satisfait la curiosité de ma femme de chambre. Cette pauvre Ursule vint se placer au pied de mon lit. Après un long silence, elle me demanda la permission d'aller prier auprès du corps de celui qu'elle pleurait comme moi. Je lui accordai cette permission, qu'elle paraissait désirer ardemment, et je la chargeai de distribuer aux pauvres, en mon nom, d'abondantes aumônes.

Le lendemain on me remit le journal du pauvre enfant. Le voici tel que mon cœur l'a retenu, tel que mes yeux eurent de la peine à le lire.

JOURNAL DU PAUVRE HENRI, ENFANT ABANDONNÉ, ET RECUEILLI PAR UN ANGE DE PITIÉ.

«Quand je perdis ma mère j'étais bien petit, je comprenais peu de choses; mais je sentis tout de suite que j'étais bien malheureux.

«Autre journée.—Au bois d'Auteuil, je vis une dame qu'un peu de honte me fit éviter d'abord, mais dont la bonté prévint mon chagrin d'être pris pour un mendiant. Mais les paroles de la dame furent si douces, qu'attendri et non confus, je bénis dès lors le bienfait sans rougir de l'aumône.

«Autre journée.—Ma belle amie m'a conduit en pension. Oh! comme je vais travailler! Je veux devenir savant par reconnaissance. Mon Dieu! si ma seconde mère allait perdre ainsi tout ce qu'elle possède! moins petit et plus heureux que la première fois, je pourrais alors devenir un appui. On peut recevoir de l'enfant à qui on a tout donné.

«Autre journée.—Tous mes maîtres sont contens de moi; je suis bien heureux en songeant que ma belle amie le sera plus que moi encore.