Sans manquer de politesse envers personne, je m'y pris de telle sorte que mon salon se trouva désert deux heures plus tôt que de coutume. Je profitai du premier moment de liberté pour courir au cabinet de Moreau. Richard venait d'en sortir, et je le trouvai seul. Il me montra les ordres du Directoire; c'était tout ce qu'avait apporté l'estafette du jour. Il ne paraissait pas qu'on eût la pensée de confier au général le commandement en chef de l'armée; c'était là cependant la seule mesure qui pût influer d'une manière directe sur ses succès et son salut. J'avais mon franc-parler avec Moreau; je ne pus contenir la fougue de mon caractère et de mon langage en voyant sa patiente soumission aux ordres des directeurs. Je protestai de ma résolution bien ferme de ne point quitter l'Italie, ma terre natale. Si l'on me forçait à partir, je déclarai à Moreau que je ne quitterais l'Italie que pour la Hollande: dans ce cas il devenait certain que je ne le reverrais jamais. Moreau me demanda si je parlais sérieusement. Sur ma réponse affirmative, il parut douloureusement ému; puis, après quelques instans de réflexion: «Je sens, dit-il, ce que ma position a de douteux; dans l'état des choses je ne puis me considérer comme étant véritablement en activité; je puis donc, sans manquer à l'honneur, donner dès demain ma démission; alors, nous partons ensemble, et je ne vous quitte plus.»

Cette réponse me surprit au delà de toute expression: j'étais moins fière de cette nouvelle preuve d'amour, qu'effrayée d'une résolution qui pouvait porter une si rude atteinte à la gloire du général. «Décidez de ma conduite, ajouta-t-il aussitôt.»

«—Moreau, croyez-vous que je voulusse encore vous consacrer ma vie, si vous cessiez jamais d'être vous-même? Je partirai seule; c'est là toute ma réponse.»

«—Ma bonne amie, combien je sens le prix de votre sacrifice! Reposez-vous sur moi des précautions nécessaires pour garantir votre sûreté, et du soin de vos préparatifs de voyage, Ma chère Elzelina! c'est sous le nom de ma femme que vous voyagerez; vous irez descendre à ma maison de Chaillot: comptez sur ma tendresse pour retarder aussi loin que possible l'instant de votre départ.»

Sa voix était attendrie; ses regards se fixaient tristement sur moi: les miens se baissaient vers la terre, et mon cœur était oppressé d'un poids douloureux. Depuis que j'ai vu s'évanouir pour moi toutes les chimères de la fortune, certaines personnes, les unes par l'intérêt qu'elles voulaient bien prendre à moi, les autres par cette disposition au blâme, à l'aide de laquelle tant de gens savent se dispenser d'être utiles, se sont plusieurs fois étonnées, sous un certain rapport, de la conduite que j'avais tenue à cette époque. On m'a demandé comment, après avoir long-temps porté le nom de Moreau, après avoir pu disposer aussi librement de sa fortune, je n'avais pas su obtenir de sa générosité les moyens de m'assurer pour l'avenir une existence médiocre, mais garantie de l'inconstance du sort. Il est vrai que je n'ai jamais cherché à spéculer sur la libéralité naturelle de Moreau; loin de là, j'ai toujours rejeté les offres que son noble cœur le portait souvent à me faire. J'ai usé jusqu'à l'extravagance de sa libéralité, mais je n'ai jamais su en profiter, ainsi que me l'auraient conseillé des gens raisonnables et prévoyans. Dès-lors, ma fortune personnelle était bien bornée; cependant elle n'avait pas encore disparu entièrement. Il y a d'ailleurs certains calculs dont la prudence répugne à la vivacité de mon imagination, à la fierté naturelle de mon caractère; et je n'ai jamais été de celles qui n'hésitent point à faire constater leur opprobre par acte notarié. J'ai toujours regardé de telles spéculations comme le comble de l'infamie, et rien n'a pu détruire mes préjugés à cet égard. J'invoque sur ce point, et sans crainte d'être démentie par personne, le témoignage de tous ceux qui m'ont connue.

CHAPITRE XXXI.

Moreau me donne une marque publique de son estime.—Les adieux.—Les projets.—Le départ.—Arrivée à Lyon.

La journée du lendemain apporta des nouvelles plus propres encore à redoubler les inquiétudes du général et à affliger son cœur. Et je partageais sa tristesse. Avant de le quitter, je voulus chercher à m'assurer par moi-même des dispositions où je laissais les habitans de Milan à l'égard des Français. Sous prétexte de faire mes visites d'adieux, j'allai, accompagnée de Richard, dans un grand nombre de maisons: je savais amener la conversation sur les affaires, pour sonder, autant que possible, l'opinion générale, et les sentimens de chacun en particulier. Partout on remarquait une certaine inquiétude: partout aussi les partisans de la cause française paraissaient mettre en Moreau toute leur confiance et tout leur espoir: partout on le désignait comme le seul homme qui pût sauver l'Italie.

En rentrant à casa Faguani, je fus informée qu'une partie des autorités civiles et un grand nombre d'officiers supérieurs étaient réunis dans le cabinet du général. Il avait ordonné qu'on l'avertît de mon retour. Dès qu'il en fut informé, il m'envoya prier de me rendre près de lui. Moreau me connaissait assez pour savoir qu'il n'avait à craindre de ma part aucune scène ridicule. Dans l'intention de me donner un témoignage public de son affection et de son estime, peut-être aussi d'éviter l'attendrissement des adieux, il avait mieux aimé me parler devant un certain nombre de personnes auxquelles sa position l'obligeait de donner l'exemple du courage en pareille circonstance.

Au moment où je parus à l'entrée de son cabinet, il vint à ma rencontre, me présenta la main, me conduisit au milieu du cercle; puis s'adressant à ceux qui l'entouraient: «Madame Moreau, dit-il, connaît les ordres du Directoire, et elle est prête à s'y soumettre; je sais qu'elle me quitte à regret, parce que je connais son affection pour moi, la part qu'elle prend au succès de nos armes, et son indifférence pour le danger. Mais elle sait que mon premier devoir est d'obéir, et elle croirait manquer au sien si elle n'obéissait à son tour. Je ne le cache pas, sa présence m'est tellement chère et précieuse que l'espoir de la rappeler bientôt près de moi peut seul me déterminer à me séparer d'elle pour quelque temps.» Puis, se tournant vers quelques fournisseurs dont les femmes avaient rempli toute la ville des éclats de leur douleur et de leurs plaintes: «J'espère, ajouta-t-il, que je ne donnerai pas inutilement l'exemple; s'il en était autrement, je me verrais réduit à abjurer les convenances de la galanterie, et à faire partir toutes les dames par étapes, avant deux fois vingt-quatre heures.»