M. Obval ne me quitta qu'à ma porte. J'ordonnai de laisser les chevaux à la voiture. Quand j'eus changé de toilette, couverte d'un voile, je me fis conduire au cimetière de Montmartre. Je savais que la tombe était placée dans un lieu écarté; M. Obval me l'avait indiquée. Je la découvris, ou plutôt je la devinai à travers mes sanglots; mes larmes coulèrent en abondance, mais une touchante rêverie les adoucit bientôt, l'idée de mon Henri se confondant avec celle de cet enfant que j'allais adopter, et qu'il m'avait légué pour ainsi dire. C'est ainsi que, m'abandonnant à cette illusion, le calme revint dans mon ame. J'étais arrivée avec la douleur, je partis avec l'espérance.
Cette respiration d'une belle journée, ce spectacle mélancolique des tombes émaillées de fleurs, et en quelque sorte de la mort revêtue d'une parure consolante, tout cela m'avait ranimée, et en sortant de ce lieu de regrets et de silence, je me dis:
Quel repos on y trouve! Ah! sous un ciel si beau,
Le désespoir s'éloigne à l'aspect du tombeau!
CHAPITRE LIII.
Madame Lacroix.—Son érudition.—Anecdote historique.—Dévouement au malheur.—Entretien avec un ministre, M. de Talleyrand.
Il y avait long-temps que je n'avais vu ma chère madame Lacroix; j'allai chez elle à mon retour. Elle me parla de madame de T… en termes qui achevèrent de me persuader que les préjugés vont souvent jusqu'à étouffer la reconnaissance, et pourtant l'orgueil, qui daigne accepter un secours, devrait daigner s'en souvenir. Les procédés de madame de T… m'eussent indignée, si, en général, l'ingratitude ne me paraissait plus digne de pitié que de colère. Il n'en était pas ainsi de madame Lacroix. Tout en me montrant les objets laissés par madame de T…, et dont j'avais eu tant de plaisir à la pourvoir, mon amie se livrait à son humeur avec cette franchise énergique que l'usage interdit, mais qui soulage le cœur. Voyant mon chagrin de tout ce qu'elle m'apprenait, elle me dit vivement: «Vous êtes cent fois trop bonne de vous affliger du départ de cette ingrate comtesse: ne vous ai-je pas annoncé d'avance ce qui arriverait? Est-ce que je ne les connais pas tous ces ci-devant, leur souple humilité dans le malheur, leur prompte insolence dans la prospérité?—Mais, ma chère Lacroix, vous généralisez toujours vos idées, et comme cela vous les exagérez. Les observations absolues finissent par être injustes. Vous ne pouvez prétendre que ce soit la prospérité qui cause l'ingratitude de cette dame envers moi.—Là! n'allez-vous pas chercher encore à l'excuser? Moi je soutiens que, si elle n'eût pas, avec son petit air tranquille, machiné quelque chose, trouvé ailleurs protection et ressource, elle n'eût pas fait tant la fière et fût restée. Voyez-vous, ce qui fait que les nobles sont des ingrats, c'est qu'on les élève à se croire d'une autre nature que nous. Je suis hors de moi quand je songe qu'une femme, pour qui vous avez eu tous les soins d'une fille, se trouve humiliée de vos bienfaits. Et pourquoi cela? Parce que vous n'êtes pas la femme légitime de notre général. Ils m'ennuient avec leur légitimité. Et pourtant, vous vous rappelez, au bon temps, cette ambition des belles dames pour la place de favorite. Tiens, la favorite, puisque c'est le mot du grand monde, la favorite d'un défenseur de la patrie vaut bien, je pense, les Montespan, les Maintenon, les Pompadour, et autres, avec lesquelles néanmoins il ne faut pas confondre cette pauvre dame La Vallière: celle-là n'eut que le malheur d'aimer pour lui-même le maître, que les autres cherchaient par intérêt seulement à enchaîner. Le général n'est pas marié; vous pouvez donc d'un jour à l'autre devenir sa femme, tandis que, pour les maîtresses royales, c'est du bel et bon adultère, avec de grands airs, de la cupidité et de l'étiquette.»
Madame Lacroix joignant le geste aux paroles, je ne pus garder plus long-temps mon sérieux; mais elle était trop irritée pour rire et pour entendre raison sur ses préjugés contre la noblesse. Jamais je ne lui avais vu tant d'érudition: elle appuyait ses principes d'une foule de traits historiques. Il fallut essuyer de vives réprimandes, et la minutieuse énumération des torts réels ou imaginaires de madame de T… Tout en partageant les opinions de madame Lacroix, je ne pouvais cependant me résoudre à ne pas mieux penser qu'elle de la personne qui en avait provoqué l'expression.
En revenant à Chaillot, je rêvais vaguement dans ma voiture, lorsqu'au milieu de mille choses passées en revue vint se placer le souvenir d'un ministre chez lequel j'avais le droit de me présenter, sans que j'eusse encore profité du privilége. J'avertis Danzel, et me fis conduire sur-le-champ au ministère des relations extérieures.
J'ai connu bien des hommes distingués par leur position, leur esprit ou leur talent; les vicissitudes de ma vie m'ont mise en face de bien des supériorités; mais je n'ai rencontré chez personne un tour d'esprit, un genre d'amabilité, un tact plus fin que chez M. de Talleyrand. Chaque fois que j'avais eu le plaisir de le voir et de l'entendre, mon admiration s'était accrue, et d'autant plus, peut-être, que je croyais m'être aperçue qu'il me trouvait assez d'esprit pour l'apprécier.
Il est rare qu'on aborde un ministre comme un autre homme: d'un côté on prépare ses idées, et de l'autre on arrange sa représentation; on se gourme ainsi réciproquement. Je connaissais déjà assez M. de Talleyrand pour savoir que, bien que chez lui le maintien, le regard, les moindres paroles rappelassent l'homme d'état, il aimait la causerie et cette liberté d'esprit qui se laisse aller. La manière dont ma visite fut reçue me fit supposer promptement qu'on ne la trouvait pas importune. Habituée depuis long-temps à être traitée avec des préventions favorables, j'avais cette confiance toujours nécessaire pour ne pas les démentir: aussi j'oubliai bientôt le ministre pour n'avoir affaire qu'à l'homme aimable, dont le sourire accueillant mes saillies les rendit bientôt plus piquantes.