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Milan, le 4 prairial.

Joséphine, point de lettre de toi depuis le 28! Je reçois un courrier parti le 27 de Paris, et je n'ai point de réponse, point de nouvelles de ma bonne amie! M'aurait-elle oublié? ou ignorerait-elle qu'il n'est point de plus grand tourment que de ne point recevoir de lettres de son dolce amor?… L'on m'a donné ici une grande fête; cinq à six cents jolies et élégantes figures cherchaient à me plaire, mais aucune ne te ressemblait; aucune n'avait cette physionomie douce et mélodieuse qui est si bien gravée dans mon cœur. Je ne voyais que toi, je ne pensais que toi, cela me rendit tout insupportable, et, une demi-heure après y être entré, je me suis en allé me coucher tristement, en me disant: Voilà ce réduit vide, la place de mon adorable petite femme… Viens-tu? Ta grossesse, comment va-t-elle?… Ah! ma belle amie, aie bien soin de toi; sois gaie, prends souvent du mouvement, ne t'afflige de rien; n'aie aucune inquiétude sur ton voyage; va à bien petites journées. Je me figure sans cesse te voir avec ton petit ventre: cela doit être charmant.—Mais ce vilain mal de cœur, est-ce que tu en as encore?… Adieu, belle amie; pense quelquefois à celui qui pense sans cesse à toi.

BONAPARTE.

À la Citoyenne BONAPARTE, rue Chantereine, n° 6, à Paris.

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Nice, le 10 germinal.

Je n'ai pas passé un jour sans t'aimer; je n'ai pas passé une nuit sans te serrer dans mes bras; je n'ai pas pris une tasse de thé sans maudire la gloire et l'ambition qui me tiennent éloigné de l'âme de ma vie. Au milieu des affaires, à la tête des troupes, en parcourant les camps, mon adorable Joséphine est seule dans mon cœur, occupe mon esprit, absorbe ma pensée. Si je m'éloigne de toi avec la vitesse du torrent du Rhône, c'est pour te revoir plus vite. Si, au milieu de la nuit, je me lève pour travailler encore, c'est que cela peut avancer de quelques jours l'arrivée de ma douce amie, et cependant, dans ta lettre du 23, du 26 ventôse, tu me traites de vous.—Vous toi-même. Ah, mauvaise! comment as-tu pu écrire cette lettre! qu'elle est froide! Et puis du 23 au 26 restent quatre jours; qu'as-tu fait, puisque tu n'as pas écrit à ton mari?… Ah! mon amie, ce vous et ces quatre jours me font regretter mon antique indifférence. Malheur à celui qui en serait la cause! Puisse-t-il, pour peine et pour supplice, éprouver ce que la conviction et l'évidence qui servit ton ami, me ferait éprouver!—L'enfer n'a pas de supplice, ni les furies de serpent!… Vous! vous! Ah! que sera-ce dans quinze jours?… Mon ame est triste; mon cœur est esclave, et mon imagination m'effraie… Tu m'aimais moins, tu seras consolée. Un jour tu ne m'aimeras plus; dis-moi-le, je saurai au moins mériter le malheur… Adieu, femme, tourment, bonheur, espérance et ame de ma vie, que j'aime, que je crains, qui m'inspire des sentimens tendres qui m'appellent à la nature, à des mouvemens tempestueux aussi volcaniques que le tonnerre. Je ne te demande ni amour éternel, ni fidélité, mais seulement… vérité, franchise sans bornes. Le jour que tu me diras je t'aime moins, sera ou le dernier de mon amour ou le dernier de ma vie. Si mon cœur était assez vil pour aimer sans retour, je le hacherais avec les dents. Joséphine! Joséphine! souviens-toi de ce que je t'ai dit quelquefois: la nature m'a fait l'âme forte et décidée; elle t'a bâtie de dentelle et de gaze. As-tu cessé de m'aimer!! Pardon, ame de ma vie, mon ame est tendre sur de vastes combinaisons. Mon cœur, entièrement occupé par toi, a des craintes qui me rendent malheureux. Je suis ennuyé de ne pas t'appeler par ton nom. J'attends que tu me l'écrives.

Adieu! Ah! si tu m'aimes moins, tu ne m'aurais jamais aimé. Je serais alors bien à plaindre.

BONAPARTE.