«Quoi! empoisonnée?
«—Non, madame; des suites d'une imprudence. On est venu déjà plusieurs fois vous demander; et voilà en ce moment la mère qui veut absolument vous entretenir.
«—Faites entrer.»
J'avoue que la fille m'était bien odieuse; mais ce souvenir de remords qui, mourante, l'avait reportée vers moi, me réconciliait presque avec elle. Sa mort avait été terrible; mon nom avait été mêlé à ses derniers soupirs; elle m'avait appelée à son secours dans ses tourmens affreux. Mon cœur ne se ferma point au récit d'une pareille agonie fait par une mère. Cette vieille femme, sans éducation, d'une tournure et d'une mise communes, ne m'en inspira que plus de pitié. «Ah! ma chère dame, me disait-elle, je n'ai point partagé l'aisance de ma fille. J'étais pauvre; je ne la voyais pas, mais je suis accourue à son lit de malade. Elle avait besoin de votre pardon pour mieux mourir; madame je le lui ai promis, et je viens vous le demander. Permettez que je fasse dire une messe pour elle en votre nom.» Je lui remis de l'argent pour plusieurs, et la bonne vieille me quitta en me bénissant.
Mon triste début au Théâtre-Français, tout infructueux qu'il eût été, avait cependant donné quelque bonne opinion de moi à quelques directeurs de province. Leurs propositions m'humilièrent d'abord. Je me trouvais déchue; mais, désenchantée déjà, et sur mon indépendance, et sur l'amitié de Regnaud, et sur les plaisirs de Paris, je me décidai à une séparation courageuse, et je contractai un engagement avec un sieur Beaussier, à cette époque directeur du grand théâtre de Marseille. Regnaud, qui s'y était d'abord opposé, me voyant résolue, me donna des lettres pour M. de Permon, commissaire général de police, et Thibaudeau, préfet.
Au moment où j'emballais ses conseils et mes papiers, on vint m'apporter un billet qui m'annonçait l'arrivée de D. L***. Les conseils de Regnaud sur le compte de cet homme, mes soupçons, que dis-je! mes expériences, tout céda devant le besoin des confidences pour un cœur malade. Au bout d'une heure il était chez moi; il réveillait les espérances d'une grande passion, et cette entrevue me rejetant loin de mes projets, je ne sentis plus que les délires de mon amour pour Ney.
Je partis néanmoins. Je ne saurais exprimer tout ce qui me vint d'idées tristes, de ressouvenirs amers, de regrets cuisans, quand je revis Lyon, où quelques années plus tôt j'avais, sous un grand nom, recueilli tous les plaisirs de la considération et de l'opulence. Rien n'égale en amertume ces positions où deux époques différentes de la vie viennent, en quelque sorte, se mettre en face, où quelque chose d'extraordinaire vous force de vous souvenir, pour vous contraindre presque à ne plus espérer.
Pour chasser un peu ces noires idées, inspirées par le pénible sentiment de mon état et de mon isolement, je me décidai, en quittant Lyon, à descendre en bateau le Rhône jusqu'à Avignon. Une scène terrible me fut presque une consolation, et l'aspect d'un danger un oubli de mes chagrins. Nous faillîmes être engloutis, et je fus assez heureuse pour sauver de la mort une jeune fille charmante que le courant allait entraîner. Mon ame reprit quelque force et quelque orgueil après cette action, qui me valut les bénédictions de tous les voyageurs, et même l'accolade rude, mais sincère, du rustique batelier. L'image de Ney m'était comme apparue dans le critique moment; je me sentais fière de m'élever jusqu'à lui par ce courage, et je me trouvais récompensée par le seul espoir de lui écrire que j'avais traité la mort à sa manière, et que je n'étais point indigne de l'homme le plus brave.
Le reste de la route devint un enchantement. L'intimité était parmi les voyageurs, la folie circulait à la ronde, et, comme elle était aimable et décente, des femmes la partageaient avec cette nuance de délicatesse qui la double en l'épurant.
La diligence où nous étions montés roulait donc au milieu des joyeux propos, quand une de nos dames, mettant à la portière sa jolie tête, la retira soudain avec un cri d'horreur et d'effroi. Elle venait d'apercevoir la chaîne des forçats, qu'une escorte de gendarmerie conduisait au bagne de Toulon.