«—Eh bien?
«—Eh bien! nous voulons suivre leur exemple dans un pays plein de leurs monumens.
«—C'est-à-dire que vous voulez aller à Digne en charrette?
«—Comme vous le devinez.
«—Et c'est cela que vous hésitiez à m'avouer? Mais cela complète la partie; nous ferons une répétition du Roman comique.»
Dans toutes les situations de ma vie, j'ai, comme je le disais tout à l'heure, toujours su prendre mon parti et m'accommoder gaiement aux nécessités. Je ne montrai donc aucun étonnement à l'aspect de nos phaëtons à deux roues. Notre voiture avait l'air d'une ambulance comique. C'était une charrette avec quelques cerceaux, revêtue d'un peu de toile ou à peu près. Onze personnes l'encombrèrent, car je veux bien ne pas compter dans la troupe la perruche de la soubrette, l'angora de l'ingénue, et le carlin du premier rôle. C'était en vérité une colonie à mourir de rire, et un voyage qui paraîtra très amusant à tous ceux qui ont le bon esprit de ne pas prendre la vie trop au sérieux. Enfin, entre une tirade de Sémiramis et un grand air de Barbe-Bleue, nous arrivâmes à peu près à bon port; car nous ne versâmes qu'une fois.
Nous voulûmes cependant ne point faire notre entrée en pareil équipage, et il fut résolu que nous coucherions dans une auberge d'un petit village des environs de Digne. Moi, Félix et Mairet, nous descendîmes même pour le gagner à pied, afin de jouir d'un site curieux et intéressant. Notre imagination se promenait avec délices sur les imposans spectacles de ce sol pittoresque, dont l'originalité native, un peu rude et un peu sauvage, contrastait avec de précieux restes de la civilisation romaine. En gravissant les bords escarpés d'un ravin, nous aperçûmes un couple qui excita vivement notre intérêt, par la rapidité et tantôt la lenteur mystérieuse de sa marche. Le jeune homme paraissait d'une beauté remarquable, et la jeune femme d'une douceur angélique. Je ne sais quoi de souffrant répandu sur ses traits l'embellissait encore. Nous nous sentions entraînés par un pouvoir magique, non pas à les épier, mais à savoir quelque chose d'une rencontre qui nous captivait.
En nous rapprochant, sans être aperçus, nous entendîmes le jeune homme parler avec émotion: «Ma chère Hélène, disait-il, ne me cache rien. Ne crains pas de m'inquiéter par l'aveu de tes douleurs; avoue, au contraire, pour que je souffre moins; songe à cet être invisible qui respire déjà près de ce cœur que tu m'as donné, près de ce cœur qui a changé en joies célestes l'enfer auquel m'avait condamné le sort. Je n'ai point choisi mon horrible destinée; tu sais, toi, que Charles n'est point un barbare…—Oui, Charles, tu es bon, tu es mon bon mari. Je souffre, mais embrasse-moi, cela me soulagera.» Puis le jeune homme la serra dans ses bras et l'emporta, laissant échapper des paroles de désespoir. La jeune femme à son tour le consolait. «Viens, Hélène, ajouta-t-il; l'air devient froid, et tu sais que nous avons encore des médicamens et de l'argent à porter à la pauvre Marguerite.»
Nous étions restés long-temps dans le silence. «Mon Dieu! me dit enfin
Félix, qu'est-ce là?
«—C'est un être malheureux!