M. de Talleyrand, dans la causerie, ne perd pas son caractère, mais il l'assouplit avec beaucoup de grâce. Moi, qui ne me mêlais point d'affaires politiques, qui n'étais pas capable de mesurer sa haute capacité, il me semblait que ce devait être un homme bien supérieur, celui qui pouvait oublier tout cela pour être aimable autant qu'il l'était.

Il est bien possible encore que l'opinion qu'il semblait avoir de mon esprit ajoutât à toutes les illusions du sien. Le fait est que je n'allais jamais au ministère sans y passer plus de deux heures. Mes cheveux surtout excitaient les gracieuses attentions de M. de Talleyrand, et ils furent un jour de sa part l'objet d'un travail fort bizarre. Ses doigts en avaient tant admiré les blondes tresses, qu'ils les avaient mis dans un désordre dont on ne devinerait jamais la réparation. La main qui signait pour la France les traités de paix, voulut elle-même mettre fin à la mutine indignation que ce désordre m'avait causée, et me traiter comme une puissance dont il fallait racheter la guerre. Voilà donc le ministre prenant une à une les boucles flottantes, les roulant dans un papier fini et délicat, les multipliant, les arrangeant toutes sous mon chapeau, exigeant que l'édifice restât ainsi jusqu'à mon retour chez moi, où j'arriverais, disait-il, avec une chevelure un peu moins belle que quand il l'avait bouleversée.

Je poussai la patience aussi loin qu'il poussa la galanterie, et, m'apercevant qu'il s'était servi de billets de mille francs en guise de papillotes, je prenais et reprenais les mêches de cheveux, en disant: «Monseigneur, en voilà encore une.»

Avec la franchise qu'on me connaît, et qui peut seule servir d'excuse à mes égaremens, j'ai acquis le droit d'être crue, et j'en profite pour protester contre tout soupçon d'intérêt dans cette circonstance. Il était trop tard pour me fâcher du stratagème que M. de Talleyrand avait employé; un refus eût été ici une ingratitude, un signe de mauvaise humeur contre lequel mon amour-propre flatté se révoltait: et comme d'ailleurs cet hommage n'était point le prix d'une faiblesse, je me figurai au contraire qu'il y avait quelque honneur à conserver ce que je n'avais point eu la honte de conquérir.

Cette anecdote prouvera toute la grâce que M. de Talleyrand savait donner aux petites choses. L'espèce d'intimité agréable, quoique innocente qui régnait entre nous, ne finit point là. Au moment où j'étais dans son cabinet ainsi coiffée, en écoutant les mille choses spirituelles que l'Excellence débitait avec une nonchalance délicieuse et comme sans y penser, l'huissier se présente, et annonce le citoyen…, envoyé de la République Cisalpine.

«Allez vite dans ce cabinet!» me crie M. de Talleyrand.

J'en tenais déjà la porte entr'ouverte: «Et cette brioche qui est sur la cheminée!» répondis-je; puis je sautai pour l'emporter.

«Laissez-la, reprit M. de Talleyrand avec un fin sourire; il n'en mangera pas pour cela. Je ne veux pas vous rendre l'écouter trop agréable.»

J'obéis; mais, en écoutant de toutes mes oreilles, je n'entendis rien de bien grave ni de bien mystérieux; je n'en remarquai pas moins la supériorité de M. de Talleyrand sur l'autre diplomate: l'un avait le ton aisé, ces manières faciles qui sont déjà de l'esprit; l'autre, au contraire, faisait le sérieux et l'empesé, et tous ses efforts pour cacher sa nullité la montraient. Le ministre français parlait de la République Cisalpine, de ses intérêts, de ses rapports, de son administration; et, l'on eût dit que l'envoyé apprenait toutes ces choses pour la première fois. C'était un honnête homme, je crois, mais qui n'avait pas l'air plus fait pour être diplomate, que moi pour être reine.

M. de Talleyrand vint à moi après la visite, et me dit: «Eh bien, avez-vous écouté?