Chaque jour plus exaltée, je fus au moment de convertir en or tout ce que je possédais, de prendre mes habits d'homme, et de courir à l'armée; mais la reconnaissance arrêta l'amour: le souvenir de Moreau, de ses dernières bontés, me fit craindre de le rendre témoin de cette marque publique d'une préférence qui deviendrait pour lui une trop cruelle injure. Je restai donc; mais je me livrai sans contrainte à tout le délire de mon imagination, appelant de tous mes désirs un bonheur qui a été égal à mes illusions, mais dont la courte durée m'a fait expier bien cher l'enchantement.
Confident de toutes les vicissitudes d'un pareil amour, D. L*** devait acquérir et avait acquis en effet sur moi un incroyable empire. Il en avait usé quelquefois pour me faire consentir à aller dîner avec lui dans ces maisons décorées du nom de société particulière, mais où l'on ne trouve qu'une table d'hôte et des jeux tolérés. «Mon cher D. L***, dis-je un jour, à propos d'une nouvelle instance, la pruderie n'est pas mon défaut, mais je me sens gauche et déplacée au milieu de ce monde-là, où je ne vois que dupes et intrigans dont l'existence repose sur une carte.—Ce sont, reprit D. L***, d'injustes préventions qu'on vous a données là.—Pensez-vous qu'il ne m'ait pas suffi de regarder et d'écouter pour avoir mon opinion?—Vous en reviendrez quand vous aurez vu la dame à laquelle je veux vous présenter.—Allons, puisque vous le voulez, je veux bien encore consentir à un essai.»
On allait se mettre à table quand nous arrivâmes. D. L*** me présenta à la maîtresse de la maison, à cette femme d'un ton parfait selon lui, et que du premier coup d'œil je rangeai dans la classe de toutes celles qui, avec les prétentions de la bonne compagnie, tiennent tout simplement un établissement où l'on dîne à tant par tête.
D. L*** eut l'audace de me nommer, en me présentant, madame Moreau.
Indignée de son effronterie, et encore en pareille maison, je dis d'un
ton ferme: «Je n'ai jamais été madame Moreau; mon nom français est
Saint-Elme.»
On se regarda; chacun me reconnut sans doute pour une mauvaise tête; mais une parure de perles fines, un voile d'Angleterre, et un cachemire, chose fort rare à cette époque, c'était plus qu'il n'en fallait pour qu'on me pardonnât. La maîtresse de la maison s'épuisa pour moi en prévenances et en petits soins. Je vis dans tout cela le dessein de capter ma confiance, et, dès lors le but fut manqué.
Je ne tardai pas à m'apercevoir que j'étais l'objet de l'attention de deux messieurs visiblement supérieurs aux autres. J'observai D. L***; il ne leur parlait pas, et n'avait pas l'air de les connaître; mais je surpris quelques regards d'intelligence. J'éprouvai alors une telle horreur pour son vil caractère, que de ce moment je résolus de rompre avec lui sans retour; mais pour la première fois je sus me contenir, pour acquérir la preuve des vues odieuses que je lui supposais. La maîtresse de la maison me parla d'un jardin charmant qu'elle avait, disait-elle, au Gros-Caillou; elle m'invita à y venir déjeuner le lendemain. Voilà encore du D. L***, me dis-je tout bas; mais voyons jusqu'au bout; et j'acceptai l'invitation avec tous les airs de la satisfaction.
L'attention des trois personnages que j'avais particulièrement observés, et leurs politesses me disaient assez qu'ils voulaient de moi quelque chose, et ce quelque chose je commençais à le deviner. Quoiqu'on ne m'eût pas adressé une seule question relative à Moreau, j'avais entendu deux fois son nom, puis les mots d'invasion, de prise de la Hollande; tout cela confirmait mes soupçons et les éclairait. Voulant confondre D. L***, je continuai à jouer fort bien l'ignorance, et D. L*** d'être enchanté. Que je le trouvais hideux dans sa joie! Je voyais en lui un délateur, un espion; que sais-je! tout ce qu'il y a de plus méprisable et de plus vil au monde.
Il n'est pas jusqu'à ses services qui, éclairés de ce jour nouveau, ne me le montrassent plus odieux. Je parvins cependant à maîtriser mon indignation, et à le vaincre pour cette fois en ruse et en finesse. Il ne se douta pas, en me quittant le soir, du lendemain que je lui réservais. Mais avant de retracer cette scène, je dois dire d'abord par quels motifs je choisis le nom de Saint-Elme, nom que j'ai toujours porté depuis, et c'est ce que je ferai dans le chapitre suivant.
CHAPITRE LXIII.
Saint-Elme et Ambroisine.—Nouvelles tentatives pour me faire trahir la confiance de Moreau.—Scène sans résultat avec D. L***.