Comme on le voit, mon diplomate n'était ni aussi bête que l'avait qualifié M. de Talleyrand, ni aussi délicat que par compensation je l'avais cru. Il renouvela ses visites et ses instances, qui d'abord m'avaient fait rire avec une obstination dont son rang seul pouvait me faire supporter l'ennui. Regnaud de Saint-Jean-d'Angly le vit souvent chez moi, et trouvait qu'en le dégrossissant, qu'en le laissant parler, on en pouvait tirer quelques idées capables de le sauver de la trop sévère épithète que M. de Talleyrand lui avait donnée. Malgré ce jugement un peu plus favorable, l'envoyé ne me paraissait pas mériter la peine et le travail qu'il eût fallu soutenir pour apprécier son amabilité, et toute ma patience se borna à le supporter sans trop d'humeur jusqu'au jour où, s'apercevant que ses visites lui étaient inutiles, il daigna les rendre moins fréquentes et enfin les cesser.

J'amusai beaucoup M. de Talleyrand par le portrait que je lui traçai de ce particulier plus politique que galant. En général, il paraissait goûter mes saillies, et j'avoue que je ne me rendais jamais à l'hôtel des relations extérieures sans le désir le plus vif de donner bonne opinion de mon esprit. On voyait, à la facilité de M. de Talleyrand, que la causerie lui était comme une affaire de santé, comme une distraction nécessaire du souci des hauts emplois et des fatigues du cabinet. Il laissait volontiers échapper des jugemens sur les hommes, mais avec une malice qui n'avait rien d'amer, et, je l'ai remarqué, avec un sentiment naturel de justice pour les talens. Nous parlions souvent de Regnaud de Saint-Jean-d'Angely, et il rit beaucoup un jour de tous les éloges que j'en avais faits, et qui se terminaient cependant par ce trait: «Il n'a, avec toute son éloquence, que l'air d'un beau cocher de l'ancien régime;» saillie que je crus d'autant plus pouvoir me permettre, que je l'avais risquée auprès de Regnaud lui-même, lequel ne s'en était jamais fâché, malgré ses prétentions aux bonnes manières et aux bonnes fortunes, et y avait répondu par cette boutade qui était encore de la fatuité: «Oui, je pourrais bien ressembler à un beau cocher de l'ancien régime, mais à l'un de ceux du premier rang, que souvent de nobles dames ne dédaignaient pas de faire monter de l'écurie au boudoir.»

Je ne trouve plus rien sur l'album où je transcrivais, il y a bien des années, les principales circonstances de mes relations avec M. de Talleyrand. Elles cessèrent après mon deuxième départ de Paris, malgré plus d'une démarche. En ne répondant point à mes lettres, M. de Talleyrand n'en conserva pas moins la cléopâtre, dont je lui avais fait hommage. Je n'ai, jamais conçu la ténacité de ce souvenir, après tant d'indifférence.

Plus tard, quand, au milieu de mes malheurs le nom de ce ministre puissant se présenta à moi comme un appui qui pouvait les soulager, je n'avais à faire valoir que l'intérêt de la grande infortune dont j'eusse voulu lui inspirer le respect. Sa position politique était trop délicate pour l'immense générosité que j'eusse sollicitée de lui. J'essayai pourtant de le voir, mais il n'aperçut sans doute que ce que ses devoirs avaient de rigoureux, et je n'en obtins que cette impassibilité de silence dont on ne peut faire un reproche à la grandeur; car ne point répondre n'est pas refuser tout à fait, et c'est déjà beaucoup qu'un homme d'État, dans les temps de réaction et avec les personnes suspectes, se contente de les oublier. Ce n'est donc point moi qui me joindrai à ceux qui accusent M. de Talleyrand de manquer des qualités du cœur. Je lui en ai connu de trop nobles, pour que le sentiment de la justice ne m'arrache pas un aveu contraire; et l'amour-propre blessé, qui s'exprime ainsi, mérite bien quelque confiance.

Cette digression était nécessaire, puisque M. de Talleyrand, qui a figuré dans mes Mémoires, ne doit plus y reparaître, et que mes relations, avec lui cessèrent depuis l'époque dont je vais poursuivre et continuer le récit.

CHAPITRE LXXIV.

Campagne de Boulogne.—Le Tyrol.—Munificence de Napoléon.

Il me faut un moment revenir sur mes pas pour retracer une scène dont un hasard me rendit témoin, lorsque Ney fut prendre au camp de Boulogne le commandement du 6e corps d'armée. Mais aussi je fis ce voyage pour le seul bonheur de l'apercevoir. J'avais besoin de le consulter sur une lettre qu'il m'avait adressée, et qui, au lieu de m'être remise par la personne qui d'ordinaire me les faisait tenir, m'était parvenue par la poste, et qui me paraissait avoir été ouverte. Elle ne contenait pas de secrets, mais le style de Ney avait une énergie que tout le monde ne pouvait lire. Il me parlait dans cette lettre avec une franchise fort plaisante des intrigues des cantons suisses, qu'il avait désarmés avant de négocier. Le désir que j'avais de voir Ney entrait beaucoup plus dans ma détermination que la frivole prudence dont je prenais le prétexte. Il rit beaucoup de mes terreurs, mais il eut de plus tendres remercîmens sur ce courage d'avoir fait cent lieues pour l'en instruire. J'avais eu dans le temps, à Toulon, une lettre pour l'amiral Bruix, qui commandait la flotte de l'océan, mais Ney ne me permit pas de la présenter, désirant que je fusse le moins du monde en évidence, par une délicatesse qui me faisait d'une telle obéissance une gloire et un plaisir. J'éprouvais un heureux orgueil à me donner des qualités qui pussent mériter ses éloges. «Il y a certes, me disait-il, moins de fagoteurs dans les camps que dans les salons des Tuileries; mais il y en a, et les mauvais propos nuisent au bonheur.»

Le temps que je passai à Boulogne fut employé en promenades, en courses à cheval, partout où je pouvais l'apercevoir. Nous avions un langage mystérieux auquel Ney se prêtait, lui avec une complaisance et moi avec un bonheur inexprimables. Qu'il était noble, au milieu de tant de nobles guerriers! Quand un geste me disait: je vous vois, cette intelligence muette, innocente et pure, suffisait à mon cœur. Un jour, en revenant d'une de ces tournées de félicité mystérieuse, je vis ce que je vais décrire.

Les soldats faisaient de fréquentes patrouilles le long des côtes pour empêcher la contrebande; j'étais assise dans une cavité du ravin qui me servait d'abri: ma rêverie fut tout à coup interrompue par deux voix d'hommes qui venaient d'au-dessus de ma tête. L'un disait à l'autre en mauvais anglais. «Attendez, vous allez les voir dans dix minutes; ils tourneront à la pointe, vous prendrez par le bas, j'irai parler au commandant, je lui dirai: le vent vient de là, aussitôt vous le verrez commander un à droite, alors c'est à vous à en profiter; je vous ai promis une heure libre, et vous la garantis. Savez-vous qu'il ne s'agit pas d'une bagatelle, 300 à 400,000 f. à gagner pour la maison Ver…—Mais voyez-vous, dit un autre, vous lésinez, et quand il s'agit de la vie, il faut payer.» Je n'entendis plus rien, mais je vis effectivement une patrouille débusquer à ma droite, rétrograder, prendre une direction opposée, enfin le marché se consomma avec toutes les clauses que j'avais entendues.