«J'ignorais tout ce qu'il pouvait me demander; mais je sentais que mon cœur n'aurait point de refus. La diligence s'arrêta encore à Chambéry, et l'ami d'Alfred sut tellement occuper l'attention de madame Dupré (mon guide), que j'appris d'Alfred ces doux noms d'amour qui étaient déjà dans mon cœur, et les circonstances de sa destinée, à laquelle l'honneur lui défendait de m'associer. Sans fortune, Alfred Duhesme n'avait que cette riche dot du soldat français, le courage et la loyauté. Quand je lui appris ma naissance, il me dit avec un accent plein de noblesse: Pardon, madame, je ne dois point prétendre à vous; je ne suis qu'un simple sous-officier. Pendant mon séjour à Paris, j'avais lu, et lu sans beaucoup de choix; les images romanesques, des livres ayant encore ajouté leurs dangers à ceux d'une imagination brûlante, vous devinez déjà comment je répondis à un pareil langage. Née sous le même ciel que moi, vous devinez le premier amour d'une Italienne. Je ne m'excuse point de n'avoir écouté que mon cœur, d'avoir sacrifié un nom dont un voile et des grilles m'eussent privée, et préféré les douceurs d'un noble amour à l'orgueilleuse et stérile protection de ma famille.

«Duhesme, fils d'honnêtes marchands, avait été destiné par son éducation à l'étude des lois; mais il avait entendu la voix de la patrie, et pris volontairement les armes. Mon amie, vous avez aimé, vous aimez encore, vous comprendrez donc tout ce que dut éveiller d'exaltation un voyage de quinze jours, avec la liberté que laissait à nos jeunes imaginations l'âge de ma gardienne, qui, ne pouvant descendre de voiture, nous laissait gravir seuls les ravins complaisans et les longues et commodes montagnes. L'ami d'Alfred l'avait quitté à Chambéry. Pendant tout le trajet du Mont-Cénis, admirable conquête sur la nature faite par un conquérant que ce triomphe miraculeux immortalisera autant que ses guerres; pendant cette route, libres et solitaires, appuyés sur le sein l'un de l'autre, nous nous laissâmes aller à ce doux rêve d'avenir, qui n'arrive jamais ni comme on le craint ni comme on le désire. L'amour était notre seule fortune, mais elle nous paraissait et bien sûre et bien belle.

«À Suze, Duhesme nous quitta un moment pour y voir le commandant français. J'étais encore si jeune, ou plutôt j'étais si heureuse que je ne sus point feindre devant madame Dupré, et elle devina sans peine, à mon impatience du retour, l'intérêt que je prenais à notre compagnon de voyage. Elle crut devoir me questionner avec adresse: je lui répondis avec candeur que j'aimais, que je voulais épouser Alfred. La pauvre madame Dupré me crut folle; mais convaincue par la clarté naïve de mes aveux que ma famille n'aurait plus guère d'autre parti à prendre, et qu'un mariage serait encore un malheur de plus évité, «Vous êtes si jeune, me dit-elle, qu'on ne peut que vous plaindre.» Bonne comme la bonté d'une mère, au lieu de reproches, elle ne me montrait qu'un tendre dévouement. «Tout peut s'arranger peut-être, ajoutait-elle; vous viendrez avec moi: nous ne sommes pas riches, mais nous sommes de bonnes gens. Ma fille, qui a de l'esprit, saura écrire à votre famille comme il faut écrire. Alfred quittera le service. Vos parens, qui ne vous ont jamais aimée, puisqu'ils voulaient vous faire religieuse, en seront quittes pour vous rendre une bonne mère de famille, avec une dot plus faible que celle qu'ils destinaient à vous rendre malheureuse.» Qu'il était beau le sort prédit par cette femme excellente! mais combien l'orgueil devait le bouleverser!

«Au retour d'Alfred, madame Dupré le prit en particulier. Je ne sus que de lui l'objet de l'entretien, mais je le vis pénétré de reconnaissance et de respect pour celle qui, après avoir compromis mon innocence, songeait avec une si religieuse délicatesse à mon bonheur. Nous étions à cette époque où le Directoire, soit par besoin, soit par crainte, avait rappelé d'Italie le héros dont le traité de Campo-Formio lui avait fait sans doute pressentir les projets. Les troupes françaises furent successivement disséminées sur les côtes des deux mers. Le corps de Duhesme était à Verceil. Là, il fallut se séparer. Je vous épargnerai le récit de tout ce que j'ai souffert depuis dix ans que dure cet amour, qui ne finira qu'avec ma vie. Qu'il vous suffise de savoir qu'au sein de ma patrie, entourée d'une famille opulente, je vis dans un isolement qui semble toujours une accusation publique contre une femme. Mes parens, instruits avec ménagement de mon sort, mirent de la haine à me punir. La persécution ne convertit pas. Libre de mes vœux, j'en ai prononcé de plus doux que ceux du cloître, et j'y serai fidèle. Accueillie par l'honnêteté laborieuse, j'ai répondu aux bienfaits par le zèle. Le travail, les lettres d'Alfred soutenaient mon existence. Son régiment faisait partie du corps de Masséna, qui commandait en Italie, et du moins nous respirions le même air. La dernière lettre que je reçus d'Alfred m'entraîna à la vie errante qui est désormais mon partage. Toutes les troupes venaient d'être rappelées vers l'intérieur de la France, à Dijon, mais comme vers un vaste dépôt, d'où elles étaient dirigées sur tous les points envahis. Cette dernière lettre était déjà datée de la rive gauche du Rhin. Quelques mots m'empêchèrent d'y voler sur ses traces, car ils me laissèrent l'espoir de son retour en Italie: «Nous sommes ici, disait Duhesme, pour faire peur aux Allemands sans les attaquer, et en observation: on assure que l'aile gauche retournera renforcer l'armée d'Italie, et j'en fais partie. Courage et espérance! nous nous reverrons bientôt. «Un mois s'écoula dans les angoisses d'une cruelle incertitude. Enfin, je reçus cette lettre qui précipita ma résolution. La voici:

«Je suis officier, ma chère Camilla. Que n'étais-tu là pour me voir élever à ce grade, après l'action terrible et meurtrière de Neubourg! Nous nous sommes battus en enragés, au sabre, à la crosse de fusil; mais nous sommes vainqueurs, et vive la France! L'armée regrette le plus brave de ses grenadiers, Latour-d'Auvergne, qui ne voulut jamais d'autre titre que celui de premier grenadier. Il avait bien raison; le brave Latour-d'Auvergne a rendu son grade plus glorieux.

«Ne retourne pas avec ton orgueilleuse et cruelle famille. Camilla, la gloire et l'amour, voilà ma noblesse; et, sois tranquille, rien ne te manquera avec Duhesme, sous-lieutenant de la 46e[8].»

«Cette lettre me communiqua son noble enthousiasme. Je ne craignais plus le danger des combats pour celui qui en parlait de cette manière, et je sentais que je ne pouvais vivre, moi, jeune fille de quinze ans, loin de ces terribles émotions. Je n'espérais pas que ma réponse parvînt exactement: j'étais sûre au moins de pouvoir la porter moi-même. Il venait beaucoup de monde chez madame Rivière (la fille de madame Dupré). On y lisait les journaux; je prenais des notions sur les lieux occupés par le corps de Duhesme. Pas de doute que je ne parvinsse, avec ces renseignemens, sur les traces de l'armée. La générosité de mes protecteurs successifs, de madame A*** et de madame Dupré, m'avait laissé mon petit trésor, enrichi encore de leurs dons. Une femme intéressée, que dans les dispositions de mon cœur je ne jugeai que complaisante, se chargea de me procurer un passe-port sous le nom de madame Duhesme, rejoignant son mari à l'armée du Rhin. Je laissai une lettre qui ne m'excusait point, mais qui peignait du moins mon éternelle reconnaissance, et la force irrésistible qui m'entraînait loin du toit de l'hospitalité. Déjà les armées, dans leurs courses, avaient pris plus d'ordre et de régularité, et il était plus facile de les suivre. J'avais obtenu deux lettres: l'une pour le général Lecourbe, l'autre pour une dame italienne établie à Moeschich, en Allemagne. Habillée en homme, munie du plus léger bagage, je quittai l'Italie, et entrai par le Tyrol sur les terres d'Autriche. Ce ne fut qu'au bout de deux mois de fatigues que je pus approcher de l'armée française, déjà en Bavière. À Augsbourg, tombée malade, je ne pus qu'écrire, n'espérant presque point de réponse au milieu de toutes les vicissitudes d'une guerre. La victoire de Hohenlinden vint enfin mettre le comble à la gloire de la France et aux angoisses de mon cœur. Duhesme vint me rejoindre.

«La paix une fois signée à Lunéville, je suivis mon Alfred des bords du Rhin aux rives de l'Éridan. Dans cette vie de déplacement continuel, les formalités du mariage étaient toujours impossibles; mais le partage des peines et des fatigues n'était-il pas un serment sacré? Aujourd'hui que des jours de paix et de repos vont se lever peut-être pour les braves, aujourd'hui que l'espoir d'être mère se joint à ces chances meilleures, j'ai hasardé un peu de réconciliation vers ma famille; mais ma famille me rejette et me désavoue. Pour échapper même à ses persécutions, j'ai été obligée de me placer sous l'égide des lois françaises, et voilà ce qui me rend un objet d'odieuses préventions dans un pays qui ne sait qu'accepter l'oppression, se venger cruellement de ses maîtres d'un jour pour les regretter ensuite, incapable de tout autre courage que de celui de la trahison.

«Duhesme est depuis deux mois dans sa famille pour régler un héritage. Je vais l'aller rejoindre à Lyon, et pour toujours. J'espère lui porter de meilleures nouvelles, l'espoir d'une fortune et l'appui d'une famille. Je ne lui porte que mon amour, mais un amour qui sera pur, fidèle et courageux jusqu'au dernier soupir.

«Vous connaissez maintenant toute l'histoire de ma vie, qui se compose de toutes ces mille vicissitudes d'une passion toujours la même. Hélas! vous comprendrez mon langage, vous qui avez aimé, et qui savez que dans l'amour toutes les impressions nous paraissent des événemens, et combien le cœur se plaît à redire ce qu'il a senti. Nous nous reverrons peut-être un jour, puisque nous sommes destinées à avoir la même patrie.»