Ce qu'il y avait de plus beau et de plus antique dans la villa Borghèse avait été enlevé pour le Muséum de Paris. En même temps que l'Empereur enchaînait quelque nouveau peuple, et faisait quelque nouvelle invasion, conquérant de statues et de tableaux autant que de provinces, il enrichissait la patrie de tout ce qu'offraient de plus précieux et de plus rare les capitales étrangères. Alors on pouvait dire:
Rome n'est plus dans Rome, elle est toute à Paris.
Les propriétés particulières étaient ordinairement soustraites à ces réquisitions scientifiques. Les établissemens et les propriétés publiques étaient ordinairement chargés de composer ce noble butin de la victoire; mais la villa Borghèse, plus riche que bien des capitales, renfermait trop de choses antiques pour ne pas tenter l'avidité de Napoléon. Voici comme on m'expliqua, sur les lieux, la manière qu'avait employée ce dernier pour enrichir notre Musée du Gladiateur de l'Hermaphrodite, et d'autres pièces uniques dans leur genre. Satisfait de la conduite du prince Borghèse dans la campagne de 1806, où il s'était distingué avec le 2e régiment de cuirassiers, l'Empereur le chargea d'une mission importante pour Paris, et lui signa, à titre de gratification, un bon d'un million sur son trésor privé. Quand ces grands personnages se revirent, l'Empereur dit à Borghèse: «Je t'achète tes statues, à combien peux-tu et veux-tu me les passer?
«—Mais, sire, je comptais les garder.
«—Je ne te demande pas si tu as l'intention de les vendre, je te dis que je veux les acheter.»
Le prince Borghèse fit un prix fort élevé de plusieurs millions; l'Empereur rabattit, marchanda, et enfin convint de 18 millions; mais, retirant le don qu'il avait fait quelque temps avant, il dit à son beau-frère: «Tu as déjà reçu un million, cela ne fait plus que dix-sept.» On ajouta à cette curieuse anecdote une foule d'autres circonstances, non moins piquantes, sur le désespoir du prince et sur la lenteur même que le maître suprême apporta dans une liquidation déjà si onéreuse.
Malgré le dépouillement amiable que la villa Borghèse avait subi, je la trouvai encore la plus belle chose du monde, et j'y passai une journée entière avec Cettini qui, en sa qualité de Romain, mettait beaucoup d'amour-propre à exciter les élans de mon admiration. À notre retour, malgré les anciennes répugnances de mon aimable ami contre l'église, nous dînâmes avec plusieurs abbés et même avec un cardinal. La compagnie ne nuisit point à la gaieté des propos. L'église pleurait alors les malheurs de Sion; nos convives pleuraient aussi, malgré les fréquentes libations dans lesquelles ils cherchaient à noyer leur chagrin; leur antique caractère était altéré par les malheurs dont le pape était accablé. J'eus beau protester de mon ignorance en droit canon, et de mon admiration pour celui qu'on osait comparer à Attila, je ne pouvais empêcher nos convives de me prendre à partie, moi chétive, sur l'ingratitude de notre Empereur envers Pie VII, qui oubliait que ce vertueux successeur de saint Pierre avait presque été le premier souverain qui l'eût reconnu.
À Rome il existe une telle liberté dans les mœurs ecclésiastiques, que je tombai dans une méprise fort plaisante par suite de mes légères opinions à ce sujet. Un des champions de la dispute qui avait occupé le dîner avait bien voulu mêler quelques fadeurs pour mon compte à ses philippiques contre mon souverain. Galant en même temps que théologien, il avait parlé avec une singulière facilité d'improvisation sur ma chevelure et sur mes yeux; il m'avait dit, je crois, que mon regard était doux comme un air de Cimarosa. Au moment où ce docteur, moitié poétique, moitié musical, nous quitta, je sentis qu'il me glissait quelque chose. Qu'on juge de ma présomption! je ne doutai pas que ce ne fût un billet doux et quelques vers de la composition d'un prédicateur. J'étais impatiente d'être seule pour juger d'un style galant de si singulière fabrique. Quel fut mon étonnement de trouver, au lieu d'un madrigal, un acte d'excommunication! C'était, hélas! le foudre impuissant que le pauvre Pie VII avait lancé contre Napoléon. Cette pièce faisait grand bruit dans Rome; elle avait réveillé l'intérêt d'une haute infortune, et le clergé cherchait à la répandre comme un effort, ou au moins comme un hommage. La police cependant s'opposait à ce qu'elle se répandît, et la peur nuisait beaucoup à la piété. Je crus donc devoir garder cette copie d'une pièce curieuse, et je la transcris ici en entier.
«PIE VII, PAPE, À L'EMPEREUR DES FRANÇAIS.
«Par l'autorité du Dieu tout-puissant, des saints apôtres Pierre et Paul, et par la nôtre, nous déclarons que vous et tous vos coopérateurs, d'après l'attentat que vous venez de commettre, vous avez encouru l'excommunication dans laquelle (selon la forme de nos bulles apostoliques, qui, dans des occasions semblables, s'affichent dans les lieux accoutumés de cette ville), nous déclarons être tombés tous ceux qui, depuis la dernière invasion violente de cette ville, qui eut lieu le 22 février de l'année dernière, ont commis, soit dans Rome, soit dans l'État ecclésiastique, les attentats contre lesquels nous avons réclamé, non seulement dans le grand nombre de protestations faites par nos secrétaires d'état, qui ont été successivement remplacés, mais encore dans nos allocutions consistoriales des 14 mars et 11 juillet 1808. Nous déclarons également excommuniés tous ceux qui ont été les mandataires, les fauteurs, les conseillers, et quiconque aurait coopéré à l'exécution de ces attentats, ou les aurait commis lui-même.»