«—Ce sont des vagabonds étrangers au pays, et qui l'ont effrayé par quelques vols à main armée.
«—Des voleurs de grand chemin! s'écria le duc; quatorze voleurs de grand chemin! Ah! continua-t-il avec un sourire aussi expansif que sa figure pût le lui permettre; nous remettrons cela, s'il vous plaît, à la session prochaine. J'ai plus besoin de quatorze voleurs de grand chemin que de toute la cour impériale.»
Je désire sincèrement qu'on ne voie dans ce récit, très fidèle, que la peinture sans haine d'un caractère d'exception, qui a prêté, par quelques côtés, à des reproches que je n'examinerai point; mais qui a racheté des fautes de conduite et peut-être des excès, par d'innombrables services, et par des marques singulières de bonté. M. le duc d'Otrante a été peut-être de tous les hommes d'état qui ont existé, le plus facile, le plus accessible, le plus ouvert aux impressions bienveillantes, le moins entêté dans les préventions fâcheuses. Il semblait surtout s'améliorer par l'expérience, et devenir tolérant par raison, comme il avait été exagéré par sentiment. Dans l'intérieur de sa maison, il était admirable de simplicité, de naturel, de cet abandon qui ressemble à la grâce, et dont on sait cent fois plus de gré aux hommes secs et sévères qu'aux autres. Il chérissait ses enfans dont il était chéri, et l'affection qu'il inspirait, sans effort, autour de lui, était sentie du dernier de ses domestiques. Sa conversation familière était pleine d'agrément et de charmes, surtout pour les hommes d'un esprit ferme et d'une bonne éducation. L'étude et l'enseignement des lettres avaient occupé la première partie de sa vie, et il n'était jamais plus heureux que lorsqu'il pouvait rétrograder sur ses souvenirs, et latiniser, comme il disait, avec ses carabins. C'était le nom que se donnaient entre eux les Oratoriens. Le duc d'Otrante en avait toujours trois ou quatre autour de lui, et jamais il n'a oublié, dit-on, ni un de ses écoliers, ni un de ses condisciples, ni un de ses maîtres. L'engouement incroyable du faubourg Saint-Germain, en 1815, prouve qu'il avait su se faire aimer de ses ennemis naturels. Un éloge qu'il ne mérite pas moins, c'est qu'il n'a pas perdu un ami, pendant sa longue carrière politique. Il serait difficile d'y ajouter quelque chose.
À l'époque dont je parle, le duc d'Otrante était veuf. Il n'y avait de femme dans sa maison qu'une dame parfaite dans ses manières, et qui présidait l'éducation d'une jeune et charmante demoiselle. Le bal de monseigneur n'était donc qu'un bal de convenance politique, où, sur le point d'une dissolution infaillible d'intérêt avec les pays un moment conquis, on cherchait mettre en rapport pour la dernière fois la haute société des deux nations, et prévenir, par des rapprochemens d'estime et de politesse, les inconvénient d'un brisement prochain.
Ce bal offrait, dans un pays si caractérisé, des rapprochemens extraordinaires et qui m'étonnent encore. Il y avait d'un côté, toutes les hautes décorations de l'empire, de l'autre, tous les insignes des vieilles monarchies du Nord. Les chanoinesses autrichiennes avec leurs rubans et leurs médailles y étaient mêlées nos françaises, nos italiennes, étourdies de leur jeunesse et de leur élégance. Parmi elles, mais sans distinction, figurait une princesse Porcia, dont la famille se flattait de remonter aux Porcius de Rome, mais qui se souciait peu, suivant le bruit vulgaire, de justifier cette légitimité sévère par la sévérité de ses mœurs. Elle avait été belle, et sa physionomie romaine, et sa froide immobilité au milieu des groupes toujours mouvans, et ce nom qui l'entourait d'une sorte d'auréole, jetait sur la banquette qu'elle occupait, isolée, un prestige de grandeur, et de je ne sais quel autre sentiment qui contrista mon cœur. Hélas! les courtisans de toutes les fortunes et de tous les souvenirs ne se pressaient pas autour de la fille de Caton!
L'Illyrie avait appelé, parmi quelques illustrations, beaucoup de fortunes malheureuses, beaucoup d'hommes honorables, mais repoussés du centre où vivait le pouvoir. C'était là encore un nouvel objet d'observation. Il était curieux de voir ces exilés d'opinion, mêlés avec quelques favoris qu'on n'osait essayer que sur une terre étrangère et avec quelques esprits notables du pays qui s'étaient arrangés à notre domination et à nos manières, par résignation ou par goût. On distinguait entre ceux-ci le brillant Palatin, président de la cour impériale; le noble, l'élégant Guaraguin, sauvage de Monténègre, dont la grâce aurait fait envie au plus spirituel de nos merveilleux; le prince de Lichtenberg, qui, tout en se prêtant à nos lois avec complaisance, paraissait les subir avec fierté. Je me rappelle un peu moins les Français qui se ressemblent un peu plus partout, et sur lesquels il y a par conséquent beaucoup moins de choses à dire. J'en ai vu quelques uns gagner en fortune, je ne crois pas en avoir vu gagner en célébrité.
Tout s'écroulait quand je quittai Leybach, le lendemain du bal, et personne ne le savait que l'homme inconcevable par qui ce bal avait été donné. Le dernier serrement de main du gentilhomme esclavon et du voyageur français fut un adieu éternel. Il n'y avait plus d'Illyrie, et le royaume de l'Adriatique, rêvé dans les hautes pensées de Napoléon pour le plus cher de ses capitaines, pour son Eugène, pour son fils, disparut cette nuit même entre la Fourlane et la Montferrine. L'Illyrie était cédée.
Mon retour ne m'offrit que ce triste spectacle d'une retraite confuse, auquel le désastre de Moskou m'avait si péniblement accoutumée. C'était une chose qui ne manquait cependant pas de côtés plaisans, que le déménagement d'une armée d'administrateurs et d'employés à travers quelques pelotons de soldats ou de douaniers, échelonnés sur Ober-Leybach, Lowich, Planina et Adelsberg. Trieste, désert des pétulans Français qui l'animaient si peu de jours auparavant de toute l'amabilité de leur caractère, de toute la vivacité de leurs mœurs, présentait un aspect de deuil et de terreur qui m'étonnait. Les frégates anglaises stationnaient toujours à la face du port, et on entendait gronder le canon autrichien dans les bois de Materiá. L'arrivée du nouveau gouverneur avait fait peu d'impression. Tout le monde savait qu'elle ne devait que marquer une courte transition entre deux ordres de choses très différens. Le bruit de la mort de Junot commençait à se répandre. Il s'était tué dans son délire, en essayant de se faire l'amputation de la cuisse pour une blessure idéale. L'artère crurale avait été coupée, et le guerrier était mort du moins comme il avait vécu, dans une sorte d'illusion héroïque, et rêvant le champ de bataille et la gloire. En traversant rapidement Goritzia, j'aperçus une espèce de mendiant, bizarrement bariolé du grand cordon bleu de la Réunion et du grand cordon rouge de la Légion d'Honneur. C'était ce fou dont Junot avait fait son dernier ami, et qu'il avait décoré dans sa folie des plus nobles insignes de la France. Ces rubans, prostitués par le fou qui les avait donnés, souillés par le fou qui les traînait, parlaient puissamment à la pensée. C'était tout ce qui allait bientôt rester du grand Empire.