«—Pas plus que de vous, Monsieur le comte;» boutade qui mit fin aux plaisanteries, mais non pas aux questions de l'interrogatif personnage.

«—Mais comment l'avez-vous connu?

«—À Paris, dans le monde, comme on en connaît tant d'autres.

«—Mais on ne correspond pas de si loin avec de simples connaissances, et surtout leurs lettres ne causent pas une impression si profonde, ne bouleversent pas si violemment les idées.

«—Je suis charmée, monsieur le comte, de vous voir si au fait de mes amis et de mes simples connaissances; mais je dois rectifier une erreur, una svista; ce n'est pas la lettre en question qui m'a si vivement agitée, mais cette fatalité de la mort de celui qui me l'adressait, dont la nouvelle avait précédé le signe de son souvenir. J'ignorais qu'Oudet m'eût écrit, parce que notre liaison d'un moment n'avait eu ni suite ni intimité, et qu'elle n'appelait pas le besoin d'une correspondance; cependant cette lettre m'est aujourd'hui chère et précieuse comme un legs de l'amitié.

«—Je le conçois: Oudet passait pour être fort aimable, prodigieusement spirituel; son style devait vous plaire, car vous aimez les gens d'esprit.»

Ici je fus tentée de renouveler al signor conte la mordante déclaration dont je l'avais déjà pétrifié une première fois; mais je me contins, et je me contentai d'ajouter «que je n'avais plus rien à lui répondre, et que je saurais me plaindre à la grande-duchesse de l'affront de cet interrogatoire sur des relations complétement innocentes, et qui d'ailleurs ne regardaient que moi.» Étourdi un peu de mon ton, le comte essaya de rattraper sa dignité; mais je l'écrasai par la vivacité d'une de ces impertinences qu'inspire quelquefois à la cour la certitude de plaire aux princes; car la faveur avouée ou secrète dispose singulièrement à une espèce de courage de vanité que je n'eus jamais que pour de bonnes actions; car cette fumée si contagieuse du palais a laissé, j'espère, mon cœur intact et pur. M. le comte, après quelques momens de repos et quelques pauses nécessaires après son échec, reprit avec l'accent solennel d'un juge, bien peu convenable aux fonctions de la clef d'or: «C'est de la part même de S. A. I. et R. madame la grande-duchesse que je vous interroge, et vos réponses doivent être soumises et envoyées à S. M. l'Empereur, son auguste frère.

«—Cela est faux, répliquai-je; la princesse connaît comme moi mon aventure avec l'homme aimable et malheureux qu'on vient d'assassiner; moi-même je vais lui rendre compte d'un ridicule et insolent interrogatoire. L'Empereur me connaît aussi, et il sait bien que fama volat ne conspirera jamais contre lui. Quant à l'officier qui fait un métier si honorable, je me charge de lui en faire mes complimens.» Le ton, la voix, tout ajoutait à l'éclat de ma sortie, et je quittai le pauvre comte, fort étonné de ces manières qui lui révélaient le crédit et la faveur d'une femme qu'il n'avait point jusque-là remarquée, et qu'il avait traitée en conséquence. Ces méprises font ordinairement le désespoir des courtisans; peu leur importe qui ait l'oreille du maître, pourvu qu'ils le sachent, et qu'ils ne soient pas exposés à se tromper dans ces alternatives de flatterie ou d'insolence, ricochets des palais impériaux ou royaux. Ce que veut le courtisan, c'est d'être à jour en rampant, c'est de voir le vent et de le suivre pour éviter ces naufrages si puérils et pourtant si mortels pour des gens qu'un salut enivre, que le silence fait maigrir, et que la disgrâce achève.

CHAPITRE XCVIII.

Le dernier des Médicis.—Comédie de société.