Je connaissais quelqu'un près du jardin Turc. Je m'acheminais tristement de ce côté, lorsque je vois une calèche de voyage arrêtée, et un voyageur me faire signe; j'approche, c'était le général Morla. «Montez jusqu'à la barrière, me dit-il, j'ai à vous parler;» et me voilà en poste. «Ne m'enlevez pas, général, j'ai besoin de rester à Paris.»

«—Ne le craignez pas, belle dame, car j'ai aussi besoin que vous y restiez. Je n'ai pu rencontrer ni Regnault ni Macdonald; vous verrez le premier, chargez-vous de cela;» et il me donna un fort paquet sous enveloppe. Nous étions au haut de la rue de Richelieu. «Descendez-moi, lui dis-je, votre commission sera plus tôt remplie.

«—Il n'est pas à Paris, sans cela je l'eusse faite moi-même. Vous avez raison. J'ai la tête brûlante. Pourvu que l'on soit arrivé assez tôt.

«—Qui?

«—Un courrier qui doit avertir l'Empereur qu'on le guette pour l'assassiner. Je suis sa trace; je ne reviendrai que lorsqu'il sera embarqué. J'ai entendu ce propos atroce: «Oh! il y a de bons enfans qui attendent le malin; il y aura du guignon s'il échappe à Saint-Raphan.» J'ai recueilli d'autres détails; j'en fais part au comte dans ma lettre, ajoutés à ce que je viens de vous dire.» Je regardai l'Espagnol avec l'admiration que m'inspirait une telle conduite; car le général Morla, comme je l'ai dit, avait été peu favorable à l'Empereur dans l'éclat de sa prospérité, et n'en avait reçu que de sévères traitemens. «S'il n'eût été trahi, je le haïrais peut-être encore,» me répondit-il avec l'accent le plus noble que j'aie entendu. Après m'être bien fait répéter tout ce qu'il voulait de moi, je descendis, lui souhaitant heureuse chance. Je n'entendis parler du général Morla qu'aux premiers jours du mois de mai; mais je sus qu'il avait vu débarquer Napoléon à Porto-Ferrajo. En 1815, je vis encore Morla, bien peu avant le 26 mars. C'était un caractère singulier, mais noble et fier; Regnault en faisait grand cas, et me parut surtout être extrêmement content du paquet que je lui portai de sa part.

Je n'avais pas encore vu le maréchal Ney. Je ne sais quelle vague crainte de pressentiment me donnait du malaise. J'éprouvais l'impérieux besoin de lui demander à lui-même ce qu'il avait dit dans sa dernière entrevue avec l'Empereur, si diversement commentée. On me disait à moi beaucoup de choses que je ne croyais ni ne voulais croire. J'avais reçu tous les détails du voyage de Napoléon. Je suis encore en correspondance avec un ami du général Dalesme, qui commandait à Porto-Ferrajo; et je me rappelle très bien quelques lignes de cette lettre, qui peignait le grand caractère que Napoléon avait déployé en prenant possession de la souveraineté de l'île d'Elbe, et pour ainsi dire du trône de l'exil. Jamais je n'entendis son éloge aussi souvent répété que depuis qu'il avait fait, à la seule crainte d'une guerre civile, le sacrifice de son orgueil de souverain. Enfin, depuis quelques jours à Paris, je provoquai le souvenir de Ney, et nous nous rencontrâmes. Notre entrevue fut singulière; nous étions gênés l'un et l'autre. J'avais su la veille que non seulement Ney conservait, ainsi que les autres maréchaux, tous ses nobles titres si glorieusement conquis,

Et gravés par la gloire aux créneaux des murailles;

mais on assurait qu'il en aurait d'autres, et que sa faveur paraissait établie auprès des nouveaux maîtres. Cela me paraissait peu probable; mais dès ses premières paroles je n'eus plus le courage de témoigner les sentimens de conviction qu'à cet égard j'avais nourris. Malgré tout ce que j'éprouvais de malaise et tout ce que je voulais conserver d'égards, je rompis la glace en lui demandant s'il était vrai qu'il eût conseillé à l'Empereur d'abdiquer.

«Oui, me répondit-il, et j'ai dû le faire.

«—Comment, Ney, vous avez dit à Napoléon de ces dures vérités que le malheur eût dû peut-être adoucir?