Dès que je parvins à Florence, je tâchai de pénétrer jusqu'à la grande-duchesse, et de lui faire tenir une lettre. Les premières secousses de la commotion qui frappait l'Empire avaient déjà produit autour d'elle son inévitable effet. Tout ce qui était français, à quelques rares poltronneries près, s'était rapproché de la sœur de Napoléon. Si on ne lisait plus dans les groupes cet enthousiasme, ce dévouement chaleureux qu'avaient naguère si souvent fait éclater les bulletins des triomphes de l'Empereur, du moins on y voyait encore cette résignation noble, cet intérêt, ces alarmes touchantes qui, dans les plus tristes partis à prendre, laissent encore dominer ce zèle, cette fidélité pour les princes malheureux auxquels ces généreuses démonstrations font tant de bien. Mais parmi les Italiens attachés à la cour, et la cour était presque tout italienne, c'était, hélas! une émulation de bassesse et d'ingratitude. Que de grandes dames, renommées pour leur exactitude aux levers et aux soirées, atteintes alors d'indisposition subite! Elles, si jalouses de l'honneur d'accompagner, si envieuses du tour de service, se faisaient dire malades pour éluder leurs fonctions, et n'en mettaient pas moins d'affectation en même temps, comme pour donner de la publicité à leur mauvaise grâce, à se montrer partout. Que d'hommes, écuyers, chambellans et autres, qui ne pouvaient respirer d'autre air que celui des antichambres et des salons du palais, qui passaient leur temps à débiter toutes les hyperboles de l'adulation la plus fade, devinrent tous d'intarissables frondeurs du pouvoir qu'ils avaient encensé! Ces Messieurs trouvaient très plaisantes les charges qu'ils avaient eux-mêmes exercées avec une exactitude bien plus risible; ils faisaient force esprit sur la cour, sur la princesse, sur ses habitudes, sur la bourgeoisie impériale, comme ils l'appelaient. Ils se donnaient la mascarade avec une sorte d'impudence, de gaieté et de sottise qu'on ne peut concevoir que dans des marionnettes à parchemins. Je ne ferai point ici la cruelle satire de tant de platitudes, en y mettant des noms propres. Il serait trop pénible pour moi de réveiller tant de souvenirs d'une ingratitude que le gouvernement de M. de Metternich s'est chargé de punir par le seul fait de sa domination. Florence, d'ailleurs, par le charme de la longue et heureuse hospitalité qu'elle m'a donnée, mérite bien que je lui épargne un peu de honte, en échange des beaux jours que j'y ai passés.

Après bien des peines, j'eus enfin la consolation d'approcher de la grande-duchesse, et de contenter l'impatience que j'éprouvais de lui montrer mon ame française et reconnaissante au milieu de tant de cœurs étrangers et ingrats. Je lui parlai de tout ce que j'avais vu et entendu, des dispositions hostiles que j'avais remarquées dans le peuple, et surtout des lâchetés malveillantes du palais. Je lui désignai parmi tant de trahisons les plus honteuses et les plus révoltantes. La réponse d'Élisa vint encore ajouter à ma juste indignation. «Mon Dieu! me dit-elle, j'ai comblé tout cela de bienfaits, mais sans me faire trop d'illusion, mais sans compter sur une reconnaissance plus longue que la bonne fortune. Outre les places qui attachent tous ces Italiens à ma cour, il n'en est pas un qui n'ait reçu de moi quelque service signalé, quelque salaire confidentiel. C'est sans doute ma bonté qu'ils ne me pardonnent pas; mais cela ne me surprend point; l'ingratitude se mesure à la grandeur des bienfaits, et les paie souvent à poids double. Et encore, si je n'avais jeté que de l'or à cette noblesse toscane, elle eût peut-être mis une certaine pudeur dans ses procédés; mais j'ai eu le soin irrémissible d'ajouter les bonnes grâces aux richesses, d'épargner des affronts à quelques uns, des ennuis à tous. Vous conviendrez que par là j'ai redoublé contre moi les mauvais penchans du cœur humain, et les chances fâcheuses des cours. Tous ces gens-là désertent ma cause, parce que ce n'est pas la première qu'ils servent, et qu'ils veulent rentrer en condition. On insulte la France pour se mettre bien avec l'Autriche. Le vent paraît souffler de par là, nos girouettes se tournent de ce côté… Mais patience, l'Autriche a tout ce qu'il faut pour me faire regretter. Non seulement tous ces Italiens ne profiteront pas de leur défection, mais encore ils en auront des remords.»

La prédiction s'est accomplie; les souvenirs et les regrets ont remplacé les sarcasmes et les malédictions. J'ai eu sujet, à bien peu de distance, de constater cette incurable disposition du cœur à revenir trop tard à la justice. Au milieu de tant de périls, et dans la désertion sûre ou probable de ses serviteurs, trouvant un dévouement aussi intrépide que tendre dans ma personne, Élisa me parut ressentir avec une bien touchante vivacité le bonheur de l'amitié, ce bonheur si rare, même pour les plus simples particuliers. Profitant de la soudaine occasion de ma fidélité, la princesse me chargea d'une foule de commissions secrètes et importantes, de lettres, d'instructions de tout genre. Je les ai oubliées aujourd'hui, mais je ne les oubliai pas dans le temps. J'ai le cœur meilleur que la mémoire. Se rappelant une personne sur laquelle on pouvait compter, et à toute épreuve, que je connaissais à Gênes, la grande-duchesse ajouta avec une bonté mélancolique: «Allez attendre le résultat des événemens qui se passent, qui peut-être se termineront bien; car le lion ne se terrasse pas aisément… Mais si tout est fini, mon intention est d'aller rejoindre Caroline… Ou peut-être irai-je en Amérique… Y viendrez-vous?

«—Que Votre Altesse m'ordonne, qu'elle désire seulement, et je suis prête à la suivre au bout du monde. Je mettrai ma gloire, ma consolation à veiller à votre sûreté; ma vie est à vous ainsi qu'à votre auguste famille;» et mon regard, et l'altération de ma voix, disaient encore plus éloquemment à la duchesse jusqu'à quel point elle pouvait disposer de moi.

«—Ah! que vous me faites de bien avec ces accens vrais du cœur! Mon excellente mère exceptée, vous êtes la femme pour laquelle j'ai ressenti avec le plus de vivacité le besoin d'un noble attachement.»

Ils resteront dans mon souvenir, ces adieux d'une souveraine, d'une bienfaitrice, d'une amie, qui, au milieu de l'enivrement de l'empire, encore debout, savait prévoir au delà de tous les revers, osait regarder en face la Fortune, et conservait intact son courage devant l'adversité, comme elle avait dans les prospérités gardé une ame pure et bienfaisante. Dès le commencement du voyage, je fus en quelque sorte poursuivie par les mauvaises nouvelles. À Sienne, les femmes des employés français avaient été maltraitées par le peuple. Le flot des émigrans se pressait à chaque pas vers la France, et s'accroissait de toutes les autorités auxquelles cette retraite communiquait les mêmes idées de péril et de précaution. J'appris bientôt que Florence avait été évacuée, et je sus plus tard que M. le préfet Fauchet avait été assailli et avait manque périr près de Chambéry: il ne fut sauvé que par la présence d'esprit d'un domestique éprouvé depuis longues années.

J'avais fait embarquer mes effets et je voyageais à cheval. À Pietra-Santa, petit endroit près de Livourne, je fis la rencontre de deux peintres hollandais, élèves du célèbre Van Brée[1], qui revenaient de Naples, où je les avais vus dessinant aux lueurs du Vésuve et cherchant, au risque de leur vie, à surprendre quelques unes de ces grandes scènes de la nature. Ils s'étaient associés avec un Ferrarois qui avait à craindre chez lui les haines particulières, toujours si habiles à s'assouvir sous le masque de la politique. Tous se rendaient à Paris, avec l'espoir que la débâcle de notre domination s'arrêterait du moins aux Alpes. Il signor Brandi ne m'était point inconnu; j'avais lu de lui plusieurs ouvrages littéraires. Malgré le peu de sûreté de la route, malgré la triste préoccupation des affaires, une pareille compagnie était trop éclairée pour que le voyage ne s'animât point de l'intérêt des beaux-arts. Leur magie consiste même à faire tout oublier, à étouffer tous les murmures du malheur, à éloigner le fantôme de tous les périls, à mettre leurs nobles distractions au-dessus de toutes les peines. Chemin faisant, on se mit à parler au milieu des dangers comme dans un tranquille salon, ou dans une plus tranquille académie. À la poésie italienne succéda la poésie hollandaise, et je trouvais que c'était quelque chose de piquant que cet hommage à la langue de ma mère rendu dans la patrie du Tasse, et dans de pareils momens. La route fut moins longue cependant que nous n'avions compté la faire ensemble; Nos artistes étaient trop indépendans pour subordonner leurs courses aux émotions d'une femme, et moi j'aimais trop ma liberté pour ne pas trouver commode de me séparer des compagnons que cependant il m'avait paru très doux de rencontrer.

CHAPITRE CXIX.

Nouveau voyage à Pise.—La sœur Angola.—Bianca Capello.—Les deux amans
Paolo et Hermosa.

Les événemens romanesques sont fréquens dans mes mémoires; c'est qu'en effet ils l'ont été dans ma vie. Lors même que mon existence prenait une assiette et paraissait affermir ma position ou l'enchaîner à des devoirs, mon cœur, avide d'émotions, mon imagination curieuse de spectacles, cherchaient incessamment à se satisfaire. C'est ainsi que les personnes, les lieux, les incidens, m'appellent tour à tour, dès qu'une nuance un peu nouvelle, dès qu'une couleur un peu extraordinaire s'y rencontre. Le bizarre, le nouveau, m'enlèvent, sous toutes les formes qu'il leur plaît de se revêtir, et la plupart du temps je ne laisse point au hasard le soin de pourvoir à mes besoins; je le provoque par des courses et j'en multiplie les chances en ne restant jamais en place.—Heureuse disposition! tu m'as fait vivre double, si je puis m'exprimer ainsi, et tu as bien rarement mêlé des regrets à la joie de tes précieuses vicissitudes; je te dois au moins d'avoir préparé à mes vieux jours l'abondante consolation des souvenirs!