Voyez un peu l'danger d'l'exemple:
À l'instant je r'cevons l'avis
Que l'chien d'Saint-Roch, hier, du Temple
A fait chasser l' chien d'Montargis.
Faut êt' dévot, etc.
Un poète d'un genre plus élevé appliqua sa petite malice voltairienne à la peinture et à la satire de la gent intolérante.
Cette aventure fit remettre sur le tapis un événement du même genre qui était arrivé sous le consulat à l'époque de la renaissance du culte et au sujet de Mlle Chameroi, danseuse de l'Opéra. Voici comment Regnault de Saint-Jean-d'Angely nous raconta que la chose avait été prise: «Le fait de Saint-Roch vis-à-vis de Mlle Chameroi était bien plus grave que vis-à-vis de Mlle Raucourt, car lors de la première affaire, les temples venaient à peine d'être rouverts; le premier Consul, sous ce rapport, allait au devant de l'opinion publique, et avait eu à vaincre plus d'une répugnance de ses amis et de ses conseillers. L'échauffourée des prêtres dans cette occasion n'allait à rien moins qu'à justifier les préventions républicaines, et qu'à empêcher les bienfaits des chefs de l'État. Il eut la générosité de ne pas se venger sur la religion de l'esprit faux de quelques uns de ses ministres; il réprimanda même le célèbre Monge qui avait, devant lui, appelé le scandale de Saint-Roch une affaire de comédiens à comédiens. Napoléon sentit néanmoins tout ce qu'avait de grave et d'inquiétant ce singulier acte de reconnaissance des prêtres pour l'abri si grand qui venait de leur être donné; et, comme le curé d'une autre paroisse avait bien voulu faire le service de Mlle Chameroi, refusé par celui de Saint-Roch, le premier Consul se chargea lui-même de la conduite de l'opinion publique sur une difficulté si délicate; et je puis vous montrer dans le Moniteur un article que j'ai écrit sous la dictée du grand homme qui, en s'acheminant vers le trône, avait commencé par relever les autels; mais qui, placé sur le terrain encore mouvant de la révolution, voulait passer pour le protecteur de tous, mais non pour l'esclave de personne. L'article est fort court, comme il convient à un souverain, journaliste par occasion; il respire cette brusquerie censée d'un homme qui, au milieu de ses passions, possède un admirable instinct de prudence.»
Je copiai dans le temps ce piquant article, et je le transcris encore aujourd'hui comme une instruction sur la matière, qui peut ne pas être inutile; car l'Église et la Comédie ne sont pas encore près de s'entendre.
«Le curé de Saint-Roch, dans un moment de déraison, a refusé de prier pour Mlle Chameroi et de l'admettre dans l'église. Un de ses collègues, homme raisonnable, instruit de la véritable morale de l'Évangile, a reçu le convoi dans l'église des Filles-Saint-Thomas, où le service s'est fait avec toutes les cérémonies ordinaires.
«L'archevêque de Paris a ordonné trois mois de retraite au curé de Saint-Roch, afin qu'il puisse se souvenir que Jésus-Christ commande de prier même pour ses ennemis, et que, rappelé à ses devoirs par la méditation, il apprenne que toutes ces pratiques superstitieuses, conservées par quelques rituels, et qui, nées dans les temps d'ignorance ou créées par des cerveaux échauffés, dégradaient la religion par leur niaiserie, ont été proscrites par le concordat et par la loi du 18 germinal.»
CHAPITRE CXXXV.
Déjeûner chez Regnault.
J'arrangeais depuis long-temps dans mon exaltation le projet d'un pélerinage à l'île d'Elbe; mais une foule de circonstances frivoles retardent souvent les plus ardentes résolutions. L'argent, ce nerf de la guerre… et des voyages, commençait à être pour quelque chose dans ces incidens. Pendant que, par première précaution, je cherchais à garnir ma caisse, je reçus de Regnault une pressante invitation de venir déjeûner avec lui, avec prière d'arriver avant tout le monde. «Cela sera, me dis-je, la visite d'adieu.» J'avais mal compté. Arrivée à dix heures, j'entre suivant mon habitude par le pavillon de la rue des Victoires, et je me trouve entourée d'un grand nombre de convives. La comtesse n'était point à la réunion; depuis les changemens, elle vivait dans sa terre. J'allais donc assister à un véritable déjeûner de garçons. Moi, je pouvais être classée comme telle, car j'en avais l'habit. On n'eût pas fait d'ailleurs une extrême attention à moi, si un parent du général Cavaignac ne m'eût accaparée pour me parler de Murat, d'Élisa et du maréchal Bessières, qu'il savait que j'avais très intimement connu; c'était à n'en plus finir sur le chapitre de mes campagnes, et tout naturellement je me trouvai entraînée sur le terrain glissant de la politique. Parmi les convives, le plus bouillant, celui dont le langage ne prenait pas la peine de se faire diplomatique, était Charles de Labédoyère. Il devait repartir la nuit même pour rejoindre son régiment; il était venu de son propre aveu à Paris, incognito et sans congé. Je le connaissais déjà, mais ce jour-là cette connaissance devint de l'amitié. Il avait souvent entendu parler de moi au maréchal Bessières, qui m'avait vue avec Ney à l'armée; enfin il m'amena presque à des demi-confidences; Labédoyère me demanda encore si j'avais vu chez Regnault la jolie Allemande.
«Oui; et vous, ne la voyez-vous pas ailleurs? lui dis-je.