Départ de Lucques.—Séjour à Gênes.—Mon arrivée à Paris.—Nouvelles de
Ney.—Un trait de la vie du général Duroc.

Comme les lecteurs ont déjà avec moi plus d'une fois fait la route de Lucques à Gênes, ils trouveront très bien, j'en suis sûre, que je ne tire pas un plan religieusement topographique de ces contrées délicieuses. Les temps deviennent si graves, que les plus grandes scènes de la nature s'effacent devant la grandeur des événemens. La crainte d'ailleurs commençait à absorber mes pensées et à les concentrer dans l'unique préoccupation des intérêts de ma bienfaitrice. Chaque pas qui m'approchait de la France redoublait cette terreur inséparable des affections sincères. Je tremblais de voir jusque sur le sol de la patrie les insultes de la fortune, de rencontrer d'autres désastres, d'éprouver de nouveaux désenchantemens. J'arrivai à Nice cependant sans avoir eu rien à subir de triste et qui mérite d'être rapporté. J'y demeurai dans une famille qui tenait par la parenté au maréchal Masséna, et sans entrer plus directement en relation avec les personnes que la princesse Élisa m'avait indiquées, je me contentai, suivant mes instructions, de leur faire tenir des lettres dont elle m'avait représenté la remise comme essentielle au bien de son service.

La fidélité de cette mission n'exigeant pas davantage, je pris le courrier, résolue de me rapprocher de Paris, théâtre ordinaire des mouvemens toutes les fois que la politique se complique et menace de se renouveler; refuge probable, surtout dans ces terribles circonstances, de mes affections les plus chères. Une fois arrivée, je repris par culte de souvenir un de ces logemens, que j'y avais déjà occupé, et que la présence de Ney avait quelquefois honoré et embelli. Dès le lendemain même, je me remis en relation avec les amis que j'avais conservés, impatiente de ces communications de pensée dont on sent si vivement le besoin et le prix dans les momens de crise. Une grande partie de mes connaissances se composait de militaires de haut grade ou de fonctionnaires également élevés, qui partageaient aussi avec moi la noble folie de l'Empire. Plusieurs, hélas! avaient disparu de la scène; car, en avançant dans la vie, les rangs s'éclaircissent et les tombes se pressent, comme pour appeler la nôtre.

Un officier de la jeune garde me remit plusieurs lettres qu'il avait reçues pour moi dans la campagne de 1813, mes amis croyant que la pénible guerre de Russie m'avait rendue casanière, et par conséquent le séjour de Paris indispensable. Ces lettres étaient déjà d'une date ancienne, mais elles me parlaient de Ney: n'était-ce pas assez pour que le passé devînt pour moi le présent? Après des prodiges à Kaya, à Lutzen, à Prœlitz, le maréchal avait profité de l'armistice pour se guérir d'une blessure. À ce mot de blessure, je me sentis moi-même comme frappée, et je ne pus cacher mon émotion à celui qui m'avait apporté ces nouvelles si chères et si tristes. L'officier me rassura sur ce cruel événement; mais il eut plus de peine à me persuader de ne point m'élancer sur les traces du guerrier dont le nom seul faisait si violemment battre mon cœur, en me démontrant qu'il y aurait impossibilité de le rejoindre dans l'état de retraite et de désordre de l'armée française.

J'appris également, par l'officier en question la mort de ma pauvre Lithuanienne, de ce frère d'armes si intrépide, morte comme un homme au passage de l'Elbe à Torgau, héros obscur, et dont la valeur dans les temps chevaleresques eût pris place au milieu des noms de cette mythologie guerrière. Cet officier, dont je dois taire le nom, avait servi sous les ordres du maréchal Duroc; il n'en parlait qu'avec l'attendrissement de l'admiration et de la reconnaissance. Je crois pouvoir placer un trait de la vie de ce bon Duroc, qui cachait ses vertus avec une modestie antique. Ce récit, écho d'un noble attachement, sera aussi un hommage de mes propres affections pour celui qui avait su faire de l'intimité d'un grand homme une gloire peu vulgaire pour lui-même.

Après le 18 brumaire, Duroc, déjà fort avant dans la confiance du premier Consul, fut chargé d'une haute mission diplomatique auprès de la cour de Berlin, dont il s'acquitta avec beaucoup de succès, et qui lui valut ces récompenses empressées qui ne manquent jamais au mérite heureux. Cependant la Prusse, enchaînée à de mesquins intérêts, ne se décidait pas franchement dans son attitude. Elle ployait ou ne se redressait jamais qu'à demi. De sourdes intrigues s'y croisaient incessamment et préparaient de loin une rupture nouvelle.

Le chef le plus influent de ces secrètes menées était le mari de la baronne de Brenkenhof, ami de la célèbre comtesse de Lichtenau, cette maîtresse déclarée de Guillaume II, roi de Prusse, femme dont on a tant dit de bien pendant sa scandaleuse élévation, et tant de mal après sa disgrâce, sort ordinaire des favorites. Mme de Lichtenau aima des Français à la fin de sa carrière. M. de Brenkenhof les détesta toujours; mais n'étant pas assez fort pour agir ouvertement, il se jeta dans des intrigues dont il devint victime. Il fut arrêté et envoyé à Spandau. Sa femme, jeune et belle Saxonne, que des convenances de famille avaient enlevée à sa patrie, sut obtenir du maréchal Duroc, au lieu d'une redoutable détention, un exil plus doux dans une terre éloignée. Mme de Brenkenhof avait à cette époque une fille en bas âge, mais dont les traits charmans promettaient toute la beauté de sa mère. Retenue à Berlin par une légère indisposition de cet enfant, et pour des arrangemens de fortune, au lieu de suivre son mari, Mme de Brenkenhof se retira dans une maison de campagne des environs. Sensible à la générosité de Duroc, elle ne mit à la reconnaissance que les bornes du devoir, se livrant avec abandon à son cœur, et rendant chers à celui qui en était l'objet ces témoignages d'une amitié vive et passionnée.

Brillant sur le champ de bataille, Duroc était aussi bien placé dans un palais par la noblesse de ses manières. Il portait surtout dans la société intimé un charme extraordinaire de simplicité et de bonhomie. Une double facilité de caractère le disposait à être aimable et sensible à l'amabilité des autres: pouvait-il ne pas céder au mérite de la jeune et belle Saxonne! La guerre, à cette époque, venait d'éclater entre la France et l'Autriche. Duroc, rappelé en France, accompagna le premier Consul à Marengo. Les adieux furent vifs et tendres entre les deux amis; mais la gloire offre tant et de si nobles distractions à l'absence, que Mme de Brenkenhof fut peu à peu, sinon oubliée, du moins négligée entièrement! Une correspondance sollicitée par Duroc, comme un moyen de consolation, et qui, sans qu'elle eût osé se l'avouer, était le seul bonheur de la belle baronne, cette correspondance devint languissante; plusieurs lettres restèrent sans réponse et Mme de Brenkenhof cessa d'écrire. Dans ses lettres, elle avait annoncé à Duroc la mort de son mari, l'échéance d'un immense héritage, le mariage de sa fille avec un noble saxon et leur départ pour la Saxe. Duroc était alors devenu grand-maréchal du palais, et ses fonctions plus tranquilles lui rappelèrent plus souvent le souvenir de la belle Saxonne; à ces tendres réminiscences quelquefois il se mêlait des regrets plus vifs encore. Combien ce dernier sentiment avait d'amertume, lorsqu'en 1805, reparaissant à Berlin, non seulement Duroc n'y retrouva plus Mme de Brenkenhof, mais apprit toutes les peines qu'il lui avait causées par son silence. Le maréchal écrivit à Mme de Brenkenhof une lettre qui dut effacer tous les anciens torts; car quel tort un cœur généreux peut-il ne pas pardonner à un cœur repentant qui s'excuse?

L'infortunée dut encore à l'homme qu'elle avait le plus estimé, le plus chéri, le bonheur de revoir sa fille coupable et fugitive, de la presser sur son cœur et de ne point mourir sans bénir ses remords. Duroc, en 1805, rejoignit le quartier général, et prit à Austerlitz le commandement du corps d'armée, dont une grave blessure avait éloigné le maréchal Oudinot. Un de ces grenadiers dont la seule présence était près de leurs chefs un droit à beaucoup de liberté, vint dire au maréchal: «M. le maréchal, j'ai trouvé avec d'autres bons enfans, dans le coin d'une ferme mi-brûlée, une petite Allemande bâtie à faire tourner la tête à tous; et toute vieille moustache que je suis, M. le maréchal, je l'avoue, la petite sorcière était terriblement en péril; mais v'là qu'elle tire de son sein un médaillon où vous êtes parlant, comme vous v'là, mon général; et en joignant les deux plus mignonnes de mains que j'aie vues jamais, elle nous dit: M. le général était l'ami de ma mère; il ne vous pardonnerait pas de me maltraiter, de me tuer… La tuer? figurez-vous, M. le maréchal, si nous en avions envie? Les camarades et moi, à la seule vue du portrait, étions rentrés à l'ordre, et je me suis chargé de conduire la petite, sous bonne escorte, chez une vieille bonne femme. Pendant le trajet, elle nous a conté des fagots, nous disant qu'elle est bien vertueuse… Vous sentez, M. le maréchal, si, nous autres troupiers, nous donnons là-dedans; mais tant est que la petite est jolie comme le soleil de nos victoires, et qu'elle vous est quelque chose, puisqu'elle a votre portrait; voilà tout. Qu'en ordonnez-vous, M. le maréchal?—De la respecter, mon brave, de veiller sur elle. Je la verrai avant une heure,» répondit Duroc, troublé au delà de toute expression; et dans le tumulte et les nobles joies d'une victoire comme celle d'Austerlitz, l'ame généreuse de Duroc sut trouver le temps de voler auprès de la fille de celle qu'il avait tant aimée et qu'il respecta toujours.

Bathilde, nom de la jeune baronne, après un mariage d'inclination contracté sans l'aveu de sa mère, s'était précipitée de faute en faute, pour arriver enfin à celle que n'efface même plus une vie exemplaire, et que le repentir ne répare point. Le jeune époux de Bathilde, attaché au char d'une danseuse, dissipait follement la fortune de celle qui lui avait donné le droit de sa tendresse. La malheureuse Bathilde avait oublié que pour notre sexe le bonheur ne peut exister que dans le rigoureux accomplissement de tous nos devoirs; au lieu de chercher son refuge assuré près de la meilleure et de la plus aimable des mères, Bathilde s'était enfuie de l'asile conjugal sur les pas d'un Français séduisant et brave, mais inconstant, mais léger. Il avait abandonné Bathilde pour la gloire, et rejoint les troupes qui, sous l'aigle de Napoléon, marchaient alors victorieuses sur la capitale de l'Autriche. Mais rien d'impossible pour le cœur d'une femme passionnée. Élevée dans toutes les délicatesses du luxe, Bathilde, sans autre appui que sa résolution et son amour, avait traversé deux armées en présence, et pénétrait jusqu'au champ de bataille d'Austerlitz, au plus fort de l'action, quelques heures avant la victoire des Français… On vient de voir de quel péril la sauva le portrait du maréchal Duroc; elle allait avoir bien d'autres obligations à cet ami dévoué de sa mère. La jeune Bathilde vécut près d'une année cachée dans une retraite qu'avait ménagée son protecteur, qui, par le crédit que lui donnait moins encore son rang que la haute considération qu'il avait su mériter, négocia le retour de la jeune coupable près de sa noble famille, le pardon de sa mère, et la réconciliation de son époux, revenu lui-même de ses erreurs. En 1806, le maréchal, en se rendant à Dresde, à la cour de Saxe, avait pris soin de se faire devancer de quelques jours par Bathilde. Depuis la fuite de sa fille, Mme de Brenkenhof avait langui, presque mourante, dans sa superbe mais solitaire demeure, d'où sa douleur repoussait toutes consolations, et n'attendait plus que la mort de la pitié du ciel; mais une lettre du maréchal Duroc vint, en la rassurant, lui inspirer le regret de quitter une vie qui allait n'être plus veuve d'une fille chérie et d'un ami si rare. Un jour la baronne essayait de marcher dans un de ses vastes salons dont les pas timides de ses gens troublaient seuls la solitude. La baronne regardait d'un œil éteint, un des beaux portraits de sa fille; elle le couvrait d'un baiser mourant, et sa voix affaiblie disait encore ce nom si cher et celui de son généreux ami. Ses lèvres venaient de prononcer Duroc… À ce nom une porte s'ouvre; Bathilde, s'échappant des bras de son protecteur, se précipite aux pieds de sa mère avec ce cri du cœur: «Ma mère, ma bonne mère, bénissez aussi ce noble Français; c'est lui qui me rend à votre amour, au repentir, à la vertu.» Le maréchal reste immobile de douleur devant cette belle figure que la mort va glacer. La baronne, une main étendue sur la tête de Bathilde, et l'autre appuyée sur son cœur, comme pour y retenir un dernier souffle, se laisse aller à l'émotion, à l'anéantissement de sa joie maternelle. «Ah! s'écrie le maréchal, cette scène la tue;» et alors il relève Bathilde, et veut la faire éloigner. La mourante mère s'y opposa par un regard: «Mon ami, dit-elle, d'une voix étouffée, mon unique ami, toute précaution est inutile, la mort est là, montrant son sein; m'imposer silence ne ferait que me la rendre plus affreuse sans la retarder. Je vais vous quitter pour toujours. Ah! que de peines renfermées dans ce peu de mots! que ce ne soit pas du moins sans vous avoir fait lire dans ce cœur que vous avez cru insensible, qui cependant n'aima que vous, qui vous aima avec idolâtrie, qui vous eût préféré à tous les monarques de la terre, et qui ne put vous préférer que la vertu.—Caroline!… et vous avez repoussé mes vœux?…—Non, car dans mon délire les miens s'y unissaient avec une plus brûlante ardeur peut-être, mais j'ai dû les combattre, j'étais épouse et mère; je l'ai fait aux dépens du bonheur de mes plus belles années, de ma vie peut-être. Mais si je les eusse accueillies, mourrais-je aujourd'hui sans remords, sans honte entre ma fille et l'ami le plus cher? Aurais-je surtout l'inexprimable bonheur de vous dire à vous, l'homme le plus noble: vous m'avez rendu mon enfant; veillez sur sa jeunesse, dites-lui que la vertu console de tout, rend tout possible, et… parlez-lui de sa mère…» La belle tête de Mme de Brenkenhof retomba en arrière, sa main tenait la main de sa fille, à qui ses mourantes lèvres murmurèrent encore la bénédiction maternelle; mais son dernier regard, cette étincelle de l'ame qui s'échappe de sa prison terrestre, ce dernier regard fut un regard d'amour, qui cherchait à se perdre dans celui de l'homme noble et généreux qu'elle avait uniquement aimé.