Un peu plus loin, la femme, qui avait excité si vivement ma curiosité, s'adressa à son plus jeune fils, qui suivait tristement: «Louis, dis adieu à ton frère; et si nous devons pleurer sa mort, jure-lui de vivre et mourir comme tous les nôtres, pour la France.» Les colonnes ne s'arrêtaient plus, et marchaient à pas plus pressés. Un pressement de main, un dernier regard, un dernier cri d'adieu se firent entendre, et alors la mère, s'échappant de la foule, traversa rapidement le boulevart. Je la suivis; elle ne se croyait pas observée: elle céda alors à toutes les terreurs maternelles. Elle descendait par la rue Basse-du-Rempart; je la vis s'appuyant contre l'hôtel d'Osmond: son jeune fils tâchait de la consoler par toutes ces assurances d'amour qui vont si bien au cœur d'une mère.

Je m'approchai de cette scène filiale, et ayant toujours regardé la franchise comme un moyen de succès, je m'avançai et avouai que je l'avais suivie, écoutée. À mes premières paroles, cette femme me lança un regard où respirait toute la dignité maternelle, et me dit: «Je suis française et mère, fille, sœur et veuve de braves morts pour la France; je lui donne aujourd'hui mon fils, mon aîné, mon fils bien-aimé; j'ai dû ne pas affaiblir son courage par la vue de mon désespoir; mais croyez, Madame, qu'on ne fait pas de pareils sacrifices après tant d'efforts, sans que le cœur ne se déchire?… Ah! Louis, attirant son jeune fils dans ses bras, viens, oh! viens consoler ta malheureuse mère.

«—Si l'amitié d'une étrangère peut quelque chose pour de tels chagrins, venez chez moi; ma demeure est près d'ici, vous y reprendrez un peu de calme.

«—Vous êtes bien bonne, Madame, mais excusez-moi de n'en point profiter; si vous me donnez votre adresse, j'aurai le plaisir de vous aller voir un autre jour; car vous n'êtes déjà plus une étrangère pour moi, et vos traits même ne me sont pas inconnus. Je crois bien vous avoir vue chez la reine Hortense, nous sommes de la maison.» Je ne la remis point, mais je fus charmée du hasard qui me rapprochait de Mme Dallié, comme elle disait se nommer, et je me promis bien de faire connaître et valoir cette scène si honorable pour elle, dont je venais d'être témoin; nous montâmes la rue ensemble, et j'appris que cette dame était veuve d'un militaire qui avait commencé comme soldat, à Lodi, et qui était mort lieutenant de la vieille garde à Leipsick.

«J'avais confié Henri à son père pour l'aguerrir; en le voyant partir aujourd'hui pour cette décisive campagne, je n'ai pu agir autrement que je n'ai fait; mais pensant maintenant que peut-être je ne verrai plus mon fils, hélas! je sens comme un remords… Mais, non, nous sommes Français; périssons tous plutôt que de voir l'étranger encore inonder nos villes…

«—Croyez-vous, Madame, que l'Empereur restera le maître.

«—Je le désire et l'espère.

«—Ah! qu'il revienne victorieux; que la France soit encore grande.» Je quittai Mme Dallié, qui me promit de nouveau de venir me voir. Je racontai à mes amis, à Regnault surtout, cette rencontre, en lui rendant mes impressions du Champ-de-Mai; il fut plus content de la première que des autres, et me dit de Mme Dallié des choses faites pour me la rendre une amie précieuse. «C'est dans un genre moins élevé, un dévouement comme le vôtre, même désintéressement, même courage; elle aurait dix garçons, qu'ils seraient soldats! Elle a été attachée à l'impératrice Joséphine, et vous dira des anecdotes fort piquantes de l'intérieur de l'Empereur et de sa première femme; en vérité, ma chère amie, vous êtes la femme aux rencontres; celle-là est fort bizarre; tenez, vous devriez m'écrire cela tel que vous venez de me le raconter.

«—Pourquoi?

«—Que sais-je, pour le montrer à l'Empereur, peut-être.