«—Calmez-vous, mon amie. Mais pourquoi ne vous vois-je qu'aujourd'hui? Pourquoi n'êtes-vous pas venue plus tôt vers ce cœur fait pour vous comprendre?

«—Ah dieu! depuis l'imprudente et coupable ingratitude de Murat pour l'Empereur, j'ai vécu dans de mortelles angoisses et une anxiété inconcevable. J'ai presque toujours voyagé. J'arrive d'Aubagne en ce moment, et j'y retourne. Le général Manhès, aide de camp de Joachim, est arrivé à Toulon. Tout est fini. La capitulation de Casa-Lauza a livré le royaume du beau-frère de Napoléon aux Autrichiens, qui y sont abhorés, mais souverains maîtres. Lord Exmouth occupe la rade de Naples pour garantir les traités. Joachim n'est pas même nommé dans les stipulations; il a été trahi par ses alliés étrangers avec le cruel remords de l'avoir mérité; mais en est-il moins à plaindre? Grand Dieu! le malheur de celui qu'on aime est une épreuve au-dessus des forces d'une femme! Il n'a pas voulu rester oisif. Caché à Cannes, toute obscurité pèse à son caractère; je le crois néanmoins en ce moment à la campagne de l'amiral Allemand. Il craint que la reine ni ses enfans ne puissent venir le rejoindre en France; il s'en désespère. Le jour où Baudus, l'envoyé de Fouché, lui a porté la sèche, hélas! et trop juste réponse de l'Empereur, Joachim s'est abandonné à toute la violence de son caractère; et, malgré les mystérieuses réticences de l'ambassadeur, il en avait été assez dit pour que tout l'être du roi malheureux en fût bouleversé; il voulait se travestir, s'embarquer, aller à Paris à la tête d'un escadron… Ah! que n'ai-je pas déjà tenté pour le calmer, et que ne me reste-t-il pas à souffrir encore?»

Je tâchai d'offrir à la pauvre Noémi toutes les consolations du plus tendre intérêt; elle venait me prier de la tenir au courant de tout ce que je pourrais savoir de Regnault et de mes autres connaissances sur les dispositions de l'Empereur à l'égard de Murat. «Il a le cœur bon, il ne sait pas se venger; il ne commencera pas par son malheureux beau-frère.»

Non seulement je promis tout à la triste amie du roi proscrit, mais, en la prévenant de mon départ pour l'armée, je lui dis de m'adresser ses lettres chez le comte Regnault; que je le préviendrai de les ouvrir, et que de cette façon elle aurait de promptes et sûres réponses. Pauvre Noémi! elle partit moins agitée. Je ne prévoyais guère que la rapidité des événemens allait bientôt niveler la destinée des deux monarques. Je vis le soir un instant le comte Regnault, et il me montra toute son obligeante bonté, en promettant de tenir la pauvre Noémi exactement au fait.

«Quant à de l'espoir, je ne lui en saurais beaucoup donner, me dit-il; car Murat a tout gâté encore, par sa folle entreprise de l'affranchissement de l'Italie. L'Empereur n'avait cessé de lui recommander de se tenir tranquille. La capitulation de Caza-Lauza est une infamie, et prouve que l'on ne cherche qu'à le traiter en proscrit, et non en souverain malheureux. Les Autrichiens ont pris possession du royaume de Naples au nom de Ferdinand IV, et cette capitulation ne contient pas un seul article en faveur du roi de Naples, pas une disposition qui puisse le rassurer sur le sort de sa famille. Tout cela, ma chère amie, est triste, désolant; mais n'en montrez pas toutes les noires couleurs à Noémi. La victoire peut tout changer, tout rétablir. Le cœur de Napoléon ne tiendra pas aux larmes d'une sœur aimable et chérie, et au repentir d'un homme dont il admire l'éclatante bravoure.

«—Mon ami, que vous êtes bon de penser et de vous exprimer de la sorte; mais écrivez-le à cette pauvre Noémi, cela la rassurera et adoucira l'agitation pénible du malheureux Joachim.» Et Regnault, qui avait le meilleur cœur du monde, écrivit à l'instant même quelques lignes que j'envoyai aussitôt.

Regnault, ce jour-là, me reparla de sa correspondante allemande. «Comment, lui dis-je, une femme charmante et jeune peut-elle s'abaisser à un métier plus vil que celui des malheureuses, qui, du moins, ne perdent qu'elles-mêmes; mais vivre pour trahir, trafiquer de l'infortune des autres, n'avoir pas un égard qui ne cherche à nuire, pas une pensée qui ne soit un lâche intérêt, voilà, je vous l'avoue, une existence que j'ai de la peine à comprendre, et pourtant cette maudite petite figure est ravissante.

«—Si Charles de Labédoyère voulait penser cela, me dit-il en riant, la petite femme étoufferait de bonheur.

«—Elle l'aime?

«—À en perdre la tête, et cela finira mal. Labédoyère la dédaigne, parce qu'il connaît son état.