Parmi les femmes que j'avais rencontrées soit chez Regnault, soit chez Cambacérès, celle que j'avais le plus remarquée était madame Lavalette[3]; quelque chose d'attrayant dans ses manières et son enthousiasme de parti me captivaient: nous n'avions aucune relation intime à cette époque; cependant nous nous rencontrions toujours avec un extrême plaisir, et j'avoue que je fus bien agréablement surprise de voir arriver cette dame chez moi, me demander si j'avais quelque facilité pour faire parvenir directement une lettre. J'eus un bien réel plaisir à causer d'intimité avec cette femme aimable et spirituelle, à qui le sort me réservait plus tard de donner une preuve de vif intérêt, qu'elle sut apprécier d'une manière touchante. Madame Lavalette était très amie avec Charles de Labédoyère, à cette époque encore au sein de la gloire et de ses brillantes espérances, rêvant, comme Ney, gloire et bonheur pour la France, et qui bientôt allait, comme le prince de la Moskowa, terminer sa carrière sans utilité pour la patrie. Je vis ainsi, avant mon départ, madame Lavalette; mais avec de pénibles pressentimens. Je promis de lui écrire; car, partant pour rejoindre l'armée, nous devions supposer une longue absence. «Nous vaincrons; l'Empereur commencera par repousser l'ennemi au delà des frontières; qui sait ensuite jusqu'où nous irons?» Hélas! nous comptions sur des triomphes, et déjà le mot de défaite était murmuré dans les cyprès qui allaient ombrager, au Mont-Saint-Jean, le vaste tombeau de la valeur malheureuse.

CHAPITRE CLV.

Rencontre de D. L*** chez Regnault de Saint-Jean-d'Angely.—Départ de
Paris pour la Belgique.

J'ai oublié, je crois, de dire que depuis notre entrevue à Naples j'avais rencontré D. L*** à plusieurs reprises, et même jusque chez le comte Regnault de Saint-Jean-d'Angely, dont il avait fini par faire tourner les anciennes préventions en une sorte de confiance. Le jour que je vins prendre congé du comte, je lui dis, qu'outre l'intérêt de cœur et de gloire qui m'entraînait à l'armée, il était piquant de rentrer dans ma famille comme Napoléon entrait dans les capitales, et d'aller terminer quelques vieilles affaires entre deux victoires.

D. L*** se présenta chez Regnault comme j'allais en sortir: il était radieux d'impudence; mais, après ce premier moment d'aplomb, dont on a préparé le courage à la porte, il retomba dans une visible agitation, et pour en sortir, apparemment, il me parla de Ney, me demanda si je le voyais. «Non, répondis-je très sèchement.» Il me donna son adresse, et me renouvela ses offres de service, me disant que je le trouverais toujours. D. L*** m'avait quittée le matin, et le soir il revint chez moi sous le prétexte d'un message de la part de Regnault, et m'apprit que Ney allait partir, ce qu'il savait que je ne pouvais ignorer. Ce n'était pas sans intention que D. L*** venait me donner cette nouvelle; il savait combien il allait me devenir nécessaire: il me surprit par son air de franchise, et, quoique je le connusse, il parvint à captiver mon laisser-aller, au point que je le priai, comme si jamais je n'eusse eu la moindre défiance de lui, de se charger de tous les détails d'un brusque départ de mon logement. Je lui remis aussi la clef d'une chambre que j'avais louée pour une amie, je voulus lui donner 300 francs pour tout régler; non seulement il refusa, mais, énumérant les frais inévitables de la tournée à laquelle j'étais résolue, il me força d'accepter cinquante Napoléons en or, qu'il avait eu la précaution de placer dans une ceinture telle qu'il savait que j'en portais sous mes habits d'homme: il m'assura que Ney s'était dirigé sur Charleroi; il se chargea de me procurer un passeport, me traça mon itinéraire, et se vit, grâce à tant de prévenances, un moment réintégré dans ma confiance illimitée. Maître du peu que je possédais, et d'une cassette renfermant tous mes papiers, on lira plus loin le parti qu'il en tira. Je quittai Paris dans la nuit du 12; Ney avait rejoint l'armée le matin. J'arrivai bientôt sur le théâtre de ses nouveaux exploits. Si Ney eût été instruit que j'avais volé sur ses tracés, il m'aurait signifié l'ordre que je retournasse à Paris; aussi me tenais-je hors de vue. Quoique tout fût succès et victoires, les premiers jours je ne pus surmonter la cruelle pensée que c'étaient là peut-être les derniers triomphes de l'armée française.

J'arrivai à Charleroi deux heures après que le maréchal en était parti. Je ne le revis qu'à Ligny, où il avait pris position, et peu avant la bataille du 16 juin. On connaît les brillans préludes à la suite desquels l'armée marcha sur les Quatre-Bras: Moitié hasard, moitié entraînement, je me trouvai en face du maréchal. Selon l'usage, un peu d'emportement et l'ordre de retourner à Paris, ou du moins à Charleroi; mais selon l'usage aussi, je n'en fis rien; et je n'étais pas à plus de deux portées de fusil, au moment où arrivèrent les vingt-cinq mille hommes de troupes fraîches, amenés à l'ennemi par le prince d'Orange. Ah! si les Anglais pouvaient être une fois justes pour notre gloire militaire, ils diraient la bravoure immortelle du prince de la Moskowa dans tous les combats multipliés, où nous fûmes constamment vainqueurs. Le moment où il prit un drapeau anglais de sa propre main fut un moment de délire. Ceux qui ont prétendu que les soldats français n'avaient pas, à ces funestes journées, la bravoure ordinaire ni leur gaieté habituelle, ceux-là étaient dans d'autres rangs; j'ai vu là, en quelque sorte, l'intimité du champ de bataille. Je n'ai cessé de parcourir les lignes, et je puis assurer que, la nuit encore qui précéda le funeste dix-huit juin, nos troupes chantaient comme lors des premiers triomphes et des premiers chants nationaux.

Ici je dois m'élever contre une accusation portée contre Ney pour n'avoir pas occupé les Quatre-Bras. Brunswick venait d'être tué, le prince d'Orange blessé; un avantage complet avait couronné les efforts de notre aile gauche. Ney sentait trop bien le besoin de vaincre pour laisser paralyser ses premiers avantages; Ney n'a rien oublié, rien négligé. Son active bravoure ne parut jamais sous un plus beau jour: obligé de se maintenir sur la position de Frasnes, il y resta constamment maître; c'est alors au moment où, par de savantes combinaisons, Ney allait poursuivre ses succès, qu'il reçut l'avis que l'Empereur venait de disposer du corps du général d'Erlon. Fallait-il alors exposer 17,000 hommes contre 50,000 Anglais, supérieurs dans la position des Quatre-Bras? Il les tint en échec tout le reste de la journée du 16; le matin du 17, on marcha vers le débouché de Soigne, où toute l'armée anglaise était assise. Tout se disposa le soir, et le lendemain se donna la bataille de Waterloo.

Je n'entamerai pas une discussion stratégique; mais j'ai vu Ney le soir du 17, et j'atteste sur ses mânes que Ney n'a pu agir autrement; qu'il n'y eut ni délai, ni désobéissance. J'ai vu, j'ai tenu les ordres de l'Empereur, qui ne peuvent laisser l'ombre d'un doute sur l'obéissance héroïque et loyale de Ney. La haine ou la légèreté, aussi coupable quand il s'agit d'un tel capitaine, a pu seul inventer et propager de pareils bruits; j'ose les démentir en face de la France, dussé-je payer de mon sang ma fidélité au plus glorieux souvenir. Ney ne put agir autrement, sans sacrifier son corps d'armée. Si le maréchal Grouchy, au lieu de promener ses bivacs, se fût immédiatement mis en marche par l'inspiration de la canonnade qu'il entendait, si l'Empereur eût laissé à Ney les troupes de d'Erlon, le fatal sauve qui peut! eût été répété en allemand et en anglais par les échos de Soigne et de Mont-Saint-Jean. Le lendemain de l'arrivée à Soigne devait se livrer la bataille de Waterloo. Depuis deux jours on se battait; les troupes étaient harcelées, mais n'étaient point abattues. L'enthousiasme circulait encore dans tous les rangs. Je racontai le soir au maréchal les joyeux propos des soldats qui tâchaient de garantir leurs armes de la pluie qui tombait par torrens. Malgré le mois de juin, le temps était déplorable. Cette dernière journée fut peut-être la plus brillante des innombrables et immortelles journées du prince de la Moskowa. Oui, j'en appelle à tous les militaires qui ont pu entendre les balles qui sifflaient dans les habits du guerrier, ils diront si sa pensée, si son courage n'étaient pas là avec toute leur jeunesse pour la cause de cette France, dont Mont-Saint-Jean allait fixer les destins. Comme partout, Michel Ney défendit au prix de son sang cent mille Français, sauvés, en Russie, par son héroïsme dévoué. Sa conduite apparaîtra dans tout son éclat devant la postérité. Ombre chère et sanglante! le reste de ma vie est dévoué à célébrer ton courage et tes nobles qualités, et à pleurer jusqu'à mon dernier soupir ta fin si déplorable! Ney fut chargé du centre, sur la grande route. Peu après l'attaque, l'ennemi fut délogé, et notre cavalerie de réserve l'occupa; là je le suivis de près, nous étions encore triomphans. Tout en me cachant à la vue du maréchal, je m'écartai un moment de mon guide. En un instant, je me trouvai comme portée vers la droite, et presqu'au milieu des feux; je ne vis plus que de loin les efforts des troupes, que Ney animait de son exemple!

Dans ce moment j'aperçus une femme vêtue comme moi en homme: elle avait très imprudemment mis pied à terre; je l'aidai à se remettre en selle. Elle me rapporta qu'elle arrivait du château de Hougommont, que le général Reille avait enlevé au commencement de la journée. «Blücher n'a pas 30,000 hommes, me dit-elle; si Grouchy attaque, les Français gagnent la bataille.» Je ne sais quoi me déplaisait dans cette femme, lorsqu'elle m'annonça que Napoléon était sur les hauteurs de Vousomme, avec 66,000 hommes, mais que Wellington en a 100,000. J'eus envie d'essayer ma valeur en combat singulier, et pour n'y pas céder, je sautai aussitôt à cheval et le mis de suite au galop dans la direction où l'Empereur avait tourné la gauche de l'ennemi pour faciliter au maréchal Grouchy le moyen de le joindre, ce qui eût décidé la victoire. J'approchai de ce point, et j'étais de ce côté quand l'Empereur apprit que le maréchal avait bivaqué, pendant qu'il le croyait en pleine attaque sur Wavres pour en chasser les troupes de Blücher. On avait détaché du monde en observation du côté de Saint-Lambert; de là on attendait du renfort, et c'était l'avant-garde d'un corps de 30,000 Prussiens qui arrivait. Il était alors deux heures. Sur la ligne, il n'y avait alors d'engagés que les tirailleurs. En ce moment, vers la gauche, un officier de l'Empereur passa; il portait l'ordre au maréchal Ney de commencer le feu, et de prendre la ferme de la Haie-Sainte et le village de la Haie. Jamais ordre ne fut plus promptement ni plus complétement exécuté. La division anglaise tomba foudroyée.

La montre à la main, je suivis pendant trois heures cette scène de carnage dont notre cavalerie vint achever les résultats. Il y avait fuite de tous ces débris anglais vers la route de Bruxelles. Nos ennemis déclarent que les Français sont perdus une fois qu'ils sont en déroute. Je crois que ceux qui se rappellent cette course désordonnée des corps britanniques avoueront qu'on ne peut rien imaginer de plus entier que cette débandade. La victoire parut décidée, et elle l'était par l'impétueuse attaque de Ney. Mais voilà que Bulow (par le retard involontaire et fatal du maréchal Grouchy) opère un funeste retour avec ses trente mille hommes de troupes fraîches arrivant l'arme au bras. Était-ce Ney qui avait amené ce passage? n'avait-il pas conduit ses troupes à Ligny, aux Quatre-Bras? n'y avait-il pas combattu, payé de sa personne; la position du centre ne fut-elle pas gardée d'après les ordres de l'Empereur? N'avait-il pas triomphé à la Haie-Sainte; ne chassa-t-il pas les Anglais?… Quelle voix pourra s'élever contre celui qui, voyant la bataille perdue, après avoir eu plusieurs chevaux tués sous lui, deux bataillons écrasés, se jeta l'épée à la main, les vêtemens criblés de balles, le visage inondé de sang, au milieu d'un carré de braves de la vieille garde, dont les cadavres s'entassaient autour de lui? Est-ce l'homme qui eût fléchi dans son devoir qui se serait conduit avec cet héroïsme. «La France est perdue, il faut mourir ici,» fut le cri de son cœur. Le peu de braves qui restaient debout, qui tous depuis si long-temps le regardaient comme le plus brave, l'entraînèrent avec les débris de la colonne.