«—Monsieur le comte, cela ne peut m'atteindre. Toutefois je partirai; je vous le promets; mais je vous avoue, que c'est à contre-cœur.» Je m'y tins prête, lorsqu'à l'Élysée je reçus contre-ordre, parce que l'Empereur y venait d'arriver; tout semblait se réunir pour s'emparer de sa volonté. Napoléon avait voulu rester à Laon; il pouvait avec quelques mille hommes défendre l'approche de Paris: il en eut l'idée, parce qu'il sentait sa force au milieu d'une troupe dévouée et fidèle; mais on lui fit entendre qu'on aurait pu croire à Paris qu'il était mort, que cela découragerait le zèle de ceux qui avaient pu s'armer pour tenter la fortune d'une défense. L'Empereur sentait qu'on ne lui conseillait que des sottises.
L'arrivée brusque de l'Empereur me sauva une course que j'allais entreprendre d'assez mauvaise volonté, et me rendit cependant en peu de jours tout mon zèle pour la cause de Napoléon, justement par l'indécent acharnement qu'on mettait à l'accabler.
En effet, Napoléon avait été froidement accueilli, même par les courtisans qui lui devaient le plus. Regnault me dit, le soir, que l'Empereur était dans une agitation convulsive depuis qu'il avait su le vœu de la Chambre des Députés. Je ne sais si la réponse qu'on a prétendu avoir été faite par l'Empereur à M. Benjamin Constant, est vraie; mais je puis assurer que s'il l'a faite, elle fut une preuve de plus de la connaissance de l'esprit du peuple à son égard; car nul doute que s'il eût voulu le soulever contre les Chambres, il le pouvait. Dans ces derniers momens de Napoléon, dans cette agonie terrible de son génie et de sa fortune, j'avais un extrême désir de voir l'Empereur; je voulais lui parler du maréchal: je me rendis donc à l'Élysée. Au moment où j'arrivai, une foule immense remplissait l'avenue de Marigny. Ce n'était pas seulement ce qu'on appelle du peuple, mais il y avait aussi des gens fort bien vêtus, beaucoup de citoyens de toutes les classes, bourgeois aisés et de la partie marchande. La personne par laquelle je pouvais être introduite me prévint que c'était impossible, qu'il y avait une députation près de l'Empereur, qu'on en attendait une autre, que cela n'en finissait pas. «On lui tourne la tête», me disait M. Machembled, que je connaissais depuis mon dernier voyage en Italie, et que j'avais rencontré à ma première visite à la reine Hortense, comme une connaissance qu'on revoit avec plaisir. Machembled avait servi dans le génie, et l'Empereur en faisait cas; il me parut à moi instruit, affable et loyal dans son dévouement, sans aucune prévention violente. Pendant que nous causâmes dans le vestibule, les cris allaient toujours croissant; on assura depuis qu'ils avaient fourni un mot heureux à l'Empereur. Je n'en puis répondre, n'étant pas présente; mais je puis dire que jamais je n'avais entendu proférer de si bruyantes et de si cordiales acclamations.
La seconde abdication fut enfin arrachée à Napoléon. Ce furent les ducs d'Otrante, Decrès et de Vicence qui la portèrent. Je sus que quelqu'un de la foule qui environna constamment l'Élysée, avait dit en voyant ces trois Messieurs: «Voilà le bourreau, le confesseur et le geôlier!» Dès qu'elles eurent reçu l'abdication, les Chambres députèrent une commission à l'Empereur: celle-ci reçut à son tour des lazzis populaires en passant. «Qu'ils sont pressés de se défaire de celui à qui ils doivent leurs cordons et leurs équipages!» disaient les beaux esprits ambulans. On avait vu passer un officier supérieur de la garde nationale; lorsqu'on sut qu'il était venu pour presser l'abdication, il fut heureux de s'éloigner à toutes brides, car on se promettait de lui faire un mauvais parti. En courant de l'Élysée chez moi, je rencontrai Labédoyère; c'était la veille de cette séance orageuse à la Chambre des Pairs, où il déploya une énergie si fougueuse pour soutenir l'hérédité de Napoléon II. Labédoyère était hors de lui; il ne parlait de rien moins que d'enlever l'Empereur, de le conduire à l'armée, et d'imposer des lois à ces Messieurs les modernes Romains. Labédoyère n'entendait rien aux finesses politiques. Il voyait dans Napoléon l'homme des soldats, et, soldat lui-même avant tout, il portait jusqu'au fanatisme sa religion politique. Je ne trouvai pas moins de charmes dans l'excès même d'un sentiment si honorable, car c'était de la reconnaissance pour le génie malheureux. Rien n'était plus beau que Labédoyère plaidant la cause de l'Empereur. «Plutôt que de souffrir encore leur trahison, je les défierai tous», disait-il, et en le disant, il avait fortement la mine d'y être résolu.
CHAPITRE CLVIII.
Entrevue avec Ney.—Encore Camilla.
Il n'y avait pas trente-six heures que j'avais chargé D. L*** de ma lettre au maréchal Ney, quand je vis arriver mon adroit messager vers le soir, haletant, tout ému, me criant dès la porte de mon appartement: «Vite un schall, un chapeau, je vais vous conduire vers lui.» Il n'avait pas achevé cette douce quoique brusque allocution, que déjà j'étais sur l'escalier.
D. L***, vous lirez ces Mémoires, vous savez tout ce que j'ai droit de vous reprocher; vous n'avez point oublié votre lâche menace à l'époque où, toujours du parti vainqueur, vous osâtes menacer ma liberté, me faire un crime des sentimens dont seul vous connaissiez toute la force. Abus de confiance, calomnie, sourde persécution, sordide intérêt, je pourrais avec tant de remords vous accabler de votre opulence et de votre réputation; rassurez-vous. Du 12 juin au 7 décembre de 1815, le souvenir le plus déchirant vous a donné un droit immortel à ma reconnaissance, un droit qui vous répond de mon silence. Pour prix de ce dernier dévouement, D. L***, ces initiales que vous seul connaissez, ce chiffre mystérieux de vos fautes, ne vous désignent à personne, et jamais votre nom ne sortira ni de ma plume ni de mes lèvres. Vivez en paix!
Nous nous rendîmes en peu d'instans rue de Richelieu; le cabriolet entra dans la cour. J'aperçus Ney à une croisée, pâle, défait: Je repoussai D. L***; je franchis l'escalier, et je me trouve sur le cœur du maréchal: il m'y pressa long-temps. «Ma pauvre amie! grand Dieu! comment avez-vous pu échapper à cette abominable journée du 18?» Nous étions dans une chambre où il y avait un très beau portrait en pied de l'Empereur. Ney le fixa avec un regard qui peignit à la fois de l'admiration et de la douleur. Nous restâmes plus d'une heure ensemble dans cet entretien déchirant. Ney se laissait aller à plusieurs reprises à son emportement, en rappelant les détails du désastre de Waterloo. «Nous étions vainqueurs, disait-il; les dispositions étaient admirables de la part de l'Empereur; nos soldats ne furent jamais animés de plus d'ardeur; les malheureux chantaient, criaient, ne cherchaient qu'à garantir leurs armes. Ah! ne pas vaincre avec de pareils hommes!»
J'entretins le maréchal d'une séance de la Chambre des Pairs dont j'avais entendu parler d'une manière contradictoire, et sa gloire m'était si chère, que j'avais besoin d'entendre de sa bouche le récit de cette séance qui avait pu être si diversement interprétée.