«—Pauvre infortunée, oh! combien vous me devenez chère! Combien, combien avec ce coeur brûlant, cette délirante imagination, vous avez dû souffrir de morts!…

«—J'ai eu tous mes maux, et sa mort, je l'ai vue et… j'existe!…» Je n'étais plus à moi. Ah! M. le duc, la douleur ne tue pas…»

Il tenait mes mains, il les pressa fortement contre son coeur, et, les regards fixés sur les miens, il me dit: «Vous m'avez surpris, étonné; j'avais une vive curiosité de vous connaître; dès ce moment, je ne sens plus que l'ardent besoin de vous être utile; je puis quelque chose, et tout ce que je puis vous est offert et acquis.» Et toute sa noble et si touchante physionomie confirmait son offre bienveillante; il fut satisfait, je crois, de l'expression de ma reconnaissance; car ses regards me le dirent: je ne pus m'empêcher de lui faire part des réflexions que me fit naître notre rencontre… «Convenez, M. le duc, qu'il y a dans ma destinée du vraiment extraordinaire; je me demande si je suis bien éveillée, lorsque je pense aux sept jours qui viennent de s'écouler, et à me voir ici assise familièrement dans la voiture et avec le frère d'un roi régnant. En vérité, M. le duc, je crains d'avoir un peu abusé de votre excessive bonté.

«—Ma chère dame, un frère de roi, quand il ne vaut pas mieux, est bien près de valoir infiniment moins qu'un homme ordinaire; et je pense, et généralement les princes de ma famille, que pour valoir quelque chose de plus il ne faut pas placer entre les hommes et le trône les sottes entraves de l'étiquette: vous m'avez dit que vous désirez voir Londres; vous y verrez, le roi sans garde, sans suite, et sans être moins respecté ni moins chéri. Une chose que j'ai souvent remarquée moi-même dans mes courses, un matelot, un homme du peuple arrive au milieu de ses pareils, s'il veut dire qu'il a vu le roi, il crie à ses amis: J'ai vu; je viens de voir Georges; et à ces mots, tous les chapeaux ou bonnets sont ôtés spontanément; si par bonheur il y a eu quelque mot ou quelque trait de bonté à citer, ce sont alors des god save à n'en finir et qui partent du coeur.

«—Ah! M. le duc, vous voulez me faire chérir les Anglais en me forçant de les admirer! J'y aurais du penchant, si je pouvais oublier les lieux que nous venons de visiter et… le prisonnier de Sainte-Hélène!

«—Ma chère dame, je vous estimerais moins, si vous pouviez cesser d'être ce que je vous ai vue près de Mont-Saint-Jean.» Nous n'étions plus qu'à une lieue de Bruxelles, et sachant que j'y trouverais quelqu'un qui depuis plusieurs jours, d'après ma lettre, devait guetter mon arrivée (j'aurais été un peu embarrassée d'être vue par un parent du malheureux Boyer Peyreleau dans la voiture du frère du roi d'Angleterre, et j'étais fort embarrassée aussi pour dire à celui-ci que je voulais me soustraire à l'honneur d'arriver avec lui), je pris encore en cela le parti de la franchise, et fis bien; car j'y gagnai des conseils amicaux et des marques d'un intérêt que j'appréciai. «Mon voyage, M. le duc, lui dis-je, a un but sérieux, et qui m'intéresse beaucoup. J'ai eu le plaisir de vous le dire; mais je ne vous ai pas avoué toutes les relations que j'ai à Bruxelles, ni ne le puis, M. le duc; car ce secret n'est pas le mien. Je dois à ces relations de ne pas être vue d'une façon qui m'honore, mais qui pourrait inquiéter ou du moins surprendre mes amis, et je désirerais descendre à une petite distance de la ville, et…

«—Je vous comprends parfaitement. J'allais vous proposer de vous conduire rue de l'Empereur, montagne de la Cour, où vous seriez bien chez de bons et honnêtes Flamands; mais puisque vous êtes attendue, vous aurez un logement arrêté. Eh bien, écrivez-moi; voici mon adresse. Écoutez, vous m'inspirez un intérêt extraordinaire, parce qu'en vous tout est hors du commun de la vie. Je respecte vos secrets, je ne vous en parlerai jamais; mais laissez-moi l'espoir de vous voir, celui de vous prouver mon amitié sincère, et promettez-moi de la prudence pour vous-même. Après tant de chagrins de coeur, croyez-moi, n'assombrissez pas le reste de votre vie par les terribles craintes et les dangers réels des relations politiques… Du reste, en tout comptez sur moi, et… n'oubliez pas l'Anglais du Mont-Saint-Jean.

«—Jamais, M. le duc, jamais. Je vous écrirai dès demain.

«—J'y compte, et vous pouvez compter sur moi. Adieu…

«—Non, M. le duc, au revoir.»