«—Prenez toujours, il ne faut pas qu'en arrivant vous soyez, forcé de demander des avances; tenez, voilà un mot (et je l'écrivis) pour vous loger.» En y jetant les yeux et en lisant: Rue de l'Empereur, «Cela me portera bonheur; oh! c'est que nous avons, tels que nous voilà, des raisons très particulières pour ne pas l'oublier, c'est une vieille connaissance, ça date de Marengo; tenez, il y a dans ce sac un habit qui a été à l'île d'Elbe, je veux être enterré dedans. Je ne le donnerais pas pour une fortune, mon pauvre habit que j'aime, et j'ai là-dedans un autre trésor.
«—Votre croix?
«—Celle-là reste ici cachée,» et il pressa son coeur. «Mais l'autre est un souvenir d'un ami bien cher, d'un pays, d'un frère d'armes, c'est une grenade d'honneur.
«—Qu'est-ce que cela veut dire, mon brave?
«—C'était dans ce temps-là comme la croix, une récompense de la bravoure, et c'était à mon bon, mon brave Renaud, que Napoléon donna cette première récompense sur le champ de bataille. Il était sergent d'artillerie; nous sommes tous deux de Selangey, Côte-d'Or. Renaud fit au passage du Simplon des actions qui déjà le firent remarquer de Napoléon, connaisseur en soldats. À Marengo il se coucha sous sa pièce, et y mit le feu au moment où les Autrichiens venaient s'en emparer; figurez-vous la débâcle, c'est là-dessus que Napoléon lui décerna la grenade d'honneur qui était la première donnée; à la même journée, il démonta encore une batterie autrichienne. Oh! c'était un homme extraordinaire, brave comme l'épée de Napoléon, et humain et doux comme une bonne femme. Mon Dieu! c'est un trait d'humanité qui lui coûta la vie, et c'est comme cela que malheureusement j'ai cette grenade d'honneur qui ne me quittera plus. Nous étions à Neuhaff, quand un terrible incendie vint à éclater; la maison où le feu faisait le plus de ravages était habitée par un père de famille, un ami intime aussi de mon camarade, qui à la vue du danger n'en fit ni une ni deux, mit habit bas et s'élança au secours de son ami; je l'avais suivi et tâchais vainement de l'arrêter quand je vis pour lui une mort inévitable et horrible. Il faut que je parvienne jusqu'à lui, cria-t-il, et il enfonça une porte; il croyait trouver là son ami; la flamme qui s'échappait avec fureur l'enveloppa; j'étais moi-même suspendu sur une poutre près de l'escalier embrasé; je vis le malheureux et intrépide Renaud tomber et disparaître dans un tourbillon de fumée et de feu; une seule parole me parvint: Garde ma grenade. Ce cri, Madame, je crois bien souvent encore l'entendre, et cette grenade, prix de la bravoure, signe de l'honneur militaire, je l'ai apporteé avec moi sur les champs de bataille d'Iéna, Wagram, Austerlitz, de la Moskowa et de Mont-Saint-Jean; aujourd'hui, c'est-à-dire depuis les jours de paix et de délivrance, je l'ai cousue dans mon uniforme, et voilà mon linceul, c'est une relique pour ceux qui sont comme moi fidèles à la religion du soldat, au souvenir du drapeau.
«—J'ai vu des sabres d'honneur, répondis-je, mais je ne savais même pas qu'on eût donné des grenades. Je serai bien aise de la voir quand j'irai vous trouver à Bruxelles; mais n'en parlez pas, il faut maintenant, comme vous dites, vivre en philosophe.» Il me témoigna beaucoup de regret de ce que je n'allais pas à Bruxelles, et voulut défaire son sac; je m'y opposai, non par défaut d'intérêt, mais parce qu'on mettait les chevaux, et que je voulus voir emballer ma nouvelle connaissance, que je quittai avec le doux sentiment d'avoir peut-être assuré son existence par cette rencontre.
Ce brave homme s'appelait Bois-Marie et se disait parent d'une jeune fille sacrifiée dans la révolution à la haine féroce d'un ami intime de Robespierre, si Robespierre put avoir des amis.
Renaudin de Saint-Remi, qui quitta son siége de sage pour déposer comme témoin contre l'innocente et infortunée Marie, opina ensuite pour la mort comme juré. J'appris plus tard d'autres détails de ce grognard de l'île d'Elbe. Quelques uns sont honorables à la mémoire de Tallien; je les placerai dans le cours de ces volumes. Il monta sur la voiture, heureux et joyeux, en chantant d'une voix qui était plus propre à commander à droite, gauche, fixe, qu'à fredonner la romance; il chanta l'air de Cendrillon: Dieu protégera j'espère.
À une lieue d'Ath, je descendis et pris un chemin de traverse qui me conduisit à une fort jolie maison de campagne où j'avais quelqu'un à prendre pour venir à Anvers. J'y trouvai grande société; on m'y donna des nouvelles de Mme de La Valette. Tous les convives étaient amis ou connaissances de mes amis, et la conversation se ressentit de la confiance que produit naturellement la conformité d'opinion.
Parmi les convives était le major Garnier: c'était de tous celui que je connaissais le moins; et je n'en parlerais même pas, n'ayant pas de bien à en dire, si, malheureusement trop crédule pour tout ce qui est service à rendre, je ne me fusse trouvée attachée à des intrigues et projets d'embauchage que j'atteste sur mon honneur avoir toujours ignorés. Quêter pour ceux qui partaient ou affectaient de vouloir partir pour le Champ-d'Asile, beau rêve des proscrits; courir, écrire, user de tous mes moyens pour leur être utile: voilà ce que j'ai constamment fait pendant quatre années que j'ai voyagé de Bruxelles à Anvers, Gand, Bruges, Ostende, Londres et Amsterdam; j'ai même été souvent dupe de mon exaltation; mais j'ai séché quelques larmes, et je ne saurais regretter une facilité d'attendrissement qui a eu de pareils résultats. D'ailleurs, je ne me cite jamais en exemple à imiter; mes défauts, mes qualités, tiennent ensemble, si bien que ne pas agir de premier élan est pour moi d'une impossibilité absolue; céder à ce premier mouvement a même pour moi un charme inexprimable; aussi dès que le major Garnier, avec sa laideur toute militaire m'eût prononcé les noms magiques de Ney et Waterloo, unissant par une déchirante pensée de regret ces deux affreuses époques d'amertume et de deuil, je supposai à celui qui m'en parlait avec âme tous mes regrets, toute ma douleur, et dès ce moment la réflexion qui n'eût pas été en faveur du major n'eût pu se faire jour dans mon esprit; il me disait qu'il avait vu Ney, lorsque exténué de fatigue, blessé, à pied, et guidé par un sous-officier de la garde, il arriva, après le fatal 18, au lieu où un officier du général Desnouettes lui donna son cheval pour se rendre à Marchienne-au-Pont. Dès ce moment nous fûmes amis, de mon côté avec la plus loyale franchise, du sien avec toutes les confidences qui pouvaient le mieux m'attacher à ses vues, et me les faire servir malgré moi et à mon insu.