Nous fûmes reçus par le père procureur, qui parut ravi de la visite de don Félix et de don Vicente. Il y eut quelques difficultés pour permettre à une femme l'entrée de la chartreuse, mais l'intervention de don Vicente, qui alla solliciter cette permission du supérieur, leva tous les obstacles; et la Contemporaine, après avoir vu des champs de bataille, put comparaître dans un monastère.
En visitant le réfectoire, nous trouvâmes un déjeuner presque splendide servi en maigre, et dont le père procureur fit les honneurs avec beaucoup d'aisance. Il nous raconta que pendant la guerre de l'indépendance, après la prise de Valence, le couvent avait été vendu comme bien national, mais que les religieux durent au maréchal Suchet, dont le nom à Valence n'est prononcé qu'avec vénération, la conservation de tout le mobilier du couvent qui leur fut partagé, ainsi que les fonds que lui père procureur avait dans sa caisse. «Que Dieu bénisse cet illustre guerrier!» s'écria le père procureur. Don Félix dit au bon père que je connaissais le maréchal Suchet; que j'avais été l'amie de Moreau et de Ney, et que j'avais parlé plus d'une fois à Napoléon. À ce nom magique, le père procureur se leva en signe d'admiration et d'hommage. Le bon religieux était tenté de baiser le bas de ma robe: «Nous l'avons combattu, s'écria-t-il, mais nous l'avons admiré! Plusieurs de nos pères n'ont cessé, depuis sa chute, de faire commémoration de lui dans le saint-sacrifice de la messe, et prient encore pour lui tous les jours: le monde ne l'a pas connu, et n'a senti qu'après sa chute la perte irréparable qu'il avait faite. Si cet homme prodigieux était encore sur le trône de France, la malheureuse Espagne, qui lui pardonne les maux de l'invasion, parce qu'elle reconnaît aujourd'hui qu'il a été trompé, ne se trouverait pas dans la situation déplorable où elle est. Nous aurions fini par nous entendre, et, soit qu'il nous eût rendu Ferdinand, soit qu'il eût laissé son frère sur le trône d'Espagne, nous ne serions pas maintenant entrés dans une révolution dont les bons Espagnols se voient réduits à courir les chances pour secouer le joug intolérable qui nous accable.»
Je vis que le père procureur n'était pas un des moins chauds conjurés, et que son ardent amour pour Napoléon avait pour motif principal le mécontentement que lui causait le régime de l'Espagne. Nous prîmes congé de lui, et nous partîmes pour Valence où nous arrivâmes dans l'après-midi.
CHAPITRE CXCVIII.
Valence.--M. et Mme Pared...--Arrestation de don Félix.--Le bon Gitano.--Madrid.--Premier aspect de cette capitale.
Arrivés à Valence, nous descendîmes chez M. Pared..., ami et confident des projets de don Félix. Madame Pared... paraissait elle-même initiée dans tous les secrets, de sorte qu'après quelques minutes de complimens, la plus grande confiance régna entre nous. Cependant, comme la politique menaçait d'occuper ces messieurs, la maîtresse de la maison me proposa une promenade, et j'acceptai. Suivies de deux laquais, nous nous rendîmes à l'Alaméda. Cette promenade, d'une longueur extraordinaire, n'est autre chose que le chemin de Valence à la mer. On y a planté à droite et à gauche des doubles contre-allées d'orangers, de palmiers et de peupliers d'Italie. Au moment où nous arrivâmes, je me crus transportée aux Champs-Élysées de la fable. Mon illusion venait de ce que dans les belles soirées d'été, les femmes des artisans et même de la bourgeoisie viennent respirer le frais à l'Alaméda, vêtues d'une simple tunique de mousseline blanche, serrée seulement autour du cou, et qui descend jusqu'aux pieds.
Malgré une absence de deux grandes heures, nous trouvâmes nos messieurs aussi occupés de leurs affaires. MM. Luitz et Pared... prirent congé de nous, après quoi nous nous retirâmes dans nos appartemens. Le lendemain matin, don Talliani et D. Vicente me firent demander la permission d'entrer chez moi; il était à peine huit heures, mais dans ces climats, l'heure est très légale pour entrer chez une femme. D. Félix m'apprit que D. Louis était parti le matin pour Murcie, et que lui-même partirait le lendemain pour Alicante, d'où il reviendrait dans cinq ou six jours au plus tard. Pendant ce temps-là, me dit-il, vous voudrez bien agréer D. Vicente pour votre cavalier. Amusez-vous, ajouta-t-il, pendant que je vais veiller aux grands intérêts qui me sont confiés; à mon retour, j'aurai probablement à vous communiquer des choses importantes, et peut-être à vous demander des conseils.
D. Félix sortit et me laissa avec D. Vicente, qui, à travers sa gravité habituelle, laissait percer un air de satisfaction qui me frappa et dont je lui demandai la cause. Vous avez, me répondit-il, «deviné juste, madame, je suis on ne peut plus satisfait de l'entrevue que j'ai déjà eue avec deux de mes amis, avant que vous ne fussiez éveillée. Tout va bien.»
Je n'avais pas le projet de faire un long séjour à Valence, et il me tardait que D. Félix revînt d'Alicante, pour lui déclarer que je voulais me rendre à Madrid. Il revint au bout de six jours. Je passai ce temps dans la société de madame Pared... Le matin son mari venait chez moi et s'y entretenait avec D. Vicente, du grand objet qui les occupait exclusivement. Ils paraissaient persuadés l'un et l'autre que mon voyage en Espagne avait une grande importance politique; et plus je cherchais à les en dissuader, plus ils le croyaient.