Dès ce moment la victoire fut assurée aux patriotes. Il n'y avait plus d'ennemis au dehors, et tous ceux du dedans étaient cernés de manière à ne pouvoir remuer. Chose assez extraordinaire, aucun désordre ne suivit cet événement. Les ministres, qui avaient été retenus depuis vingt-quatre heures au palais (ce qui a fait croire, avec quelque apparence de raison, que les révoltés y avaient des intelligences), les généraux et la commission permanente s'occupèrent du sort de ces troupes. Il faut dire, à la louange des constitutionnels espagnols, qu'on a peints comme si exaltés, qu'ils se montrèrent favorables à des mesures qui n'avaient rien de sévère contre des hommes pris en flagrant délit. On voulut bien confondre dans la même catégorie les bataillons vaincus et ceux qui étaient de service au palais, et il fut convenu, sous l'approbation du roi, que la garde royale partirait le soir même pour des cantonnemens qui furent désignés à une certaine distance de la capitale.

Au moment où cet arrangement allait s'exécuter, la sédition se mit dans une partie de ces troupes, tandis que l'autre partie, sous la conduite de ses chefs, partit à l'instant même pour Leganes, à trois lieues de Madrid. Ce moment fut le plus critique de la journée. La milice et les troupes de la garnison coururent en masse à la poursuite des fuyards, sans que personne songeât à placer une garde au palais, où la famille royale resta assez long-temps sans avoir un seul homme de service militaire auprès d'elle. Je me trouvais alors très près du palais, et je m'avançai sur la place qui naguère était occupée par la garde royale. Des groupes immenses s'exprimaient très vivement sur les événemens du jour, mais pas un homme ne passa le seuil de la porte de la cour intérieure. Je vis sa majesté au grand balcon; elle était accompagnée de deux ou trois personnes seulement. Je crus entendre que le roi parlait très haut, étendant la main d'un air fort animé vers l'endroit où l'on voyait encore les soldats fugitifs que poursuivait la cavalerie commandée par le général Morillo en personne. J'ai ouï dire ce jour-là, par des témoins dignes de foi, que Ferdinand témoignait hautement sa satisfaction de la déroute des rebelles, ce qui prouve l'injustice des accusations qui désignaient le monarque comme secret instigateur du mouvement.

Je profitai de mon costume masculin pour parcourir la ville avec Yusef. Je puis attester que je remarquai partout une grande joie de la défaite des révoltés. J'allai le soir même chez don Joseph A. à qui je causai une grande surprise par mon habit; je n'y trouvai qu'un ecclésiastique qui se félicitait sincèrement de la tournure que venaient de prendre les affaires. Ce digne homme, que don Joseph me dit être un modèle de toutes les vertus, croyait naïvement que les ministres étrangers ne manqueraient pas d'envoyer à leurs cours respectives une relation fidèle des événemens qui s'étaient passés depuis huit jours, et d'insister sur un fait qui, selon lui, était concluant. «En effet, disait-il, ces messieurs sont témoins qu'une troupe nombreuse, l'élite de l'armée, est restée campée pendant cinq jours aux portes de la capitale, avec des intentions évidemment hostiles contre notre nouveau gouvernement. Pendant toute cette crise, les portes de la ville ont été ouvertes, et non seulement personne n'est allé se réunir aux rebelles, mais plusieurs de ces rebelles font déjà cause commune avec la masse. Et nous, constitutionnels, que l'étranger calomnie, nous respectons jusqu'à ceux qui, s'ils eussent été vainqueurs, nous eussent massacrés sans pitié. Vous verrez, j'ose le prédire avec assurance, que nous n'abuserons pas du triomphe. Un seul crime a jusqu'à présent souillé notre cause.»

Don Joseph A..., que je priai de m'expliquer cet endroit de l'apostrophe de son ami, me dit qu'il faisait allusion à l'assassinat du curé Venueza, massacré dans sa prison le 5 mai 1821. Il avait été convaincu de conspiration contre le gouvernement constitutionnel, et condamné à dix années de réclusion: un rassemblement de trente à quarante personnes se forma à l'heure de la sieste, força les portes de sa prison, et donna la mort à ce malheureux. Ce crime, que personne n'excusa, fut hautement blâmé par le gouvernement et par les Cortès, qui en poursuivirent les auteurs. Il est juste de dire que c'est le seul attentat de cette nature dont les Espagnols se soient souillés pendant toute la durée du régime constitutionnel.

Ce bon ecclésiastique me rappelait mon ami don Vicente. Il ne se trompa pas en prédisant que le vainqueur du 7 juillet userait de modération; mais il fut cruellement déçu dans son espoir de bienveillance de la part des ministres étrangers.

Telle fut la journée du 7 juillet, dont j'ai été le témoin oculaire. Je me suis étendue sur cet événement plus que je n'ai coutume de le faire sur les grandes circonstances politiques, parce que j'ai l'intime conviction que mon récit, plus exact que tout ce qui a été publié, ne sera pas inutile à l'histoire.

Je rentrai chez moi vers minuit, extrêmement fatiguée, comme on peut le penser; j'étais sur pied depuis vingt-quatre heures. En arrivant à la maison, je trouvai Yusef qui m'attendait dans une chambre pour me communiquer un grand secret, ce fut son expression. Voici ce qu'il me raconta: «En revenant de la porte Saint-Vincent, je me suis arrêté chez un de mes amis qui est servile dans l'âme, parce qu'il est proche parent d'un palefrenier du palais; mon ami n'est pas seulement servile, il est très poltron, et je l'ai trouvé dans un embarras extrême et prêt à une méchante action que j'ai voulu lui épargner, en vous compromettant peut-être. Voici ce que c'est, madame: ce matin, après la déroute de la garde, deux officiers, dont l'un grièvement blessé, se sont réfugiés chez mon ami, qui les a cachés dans un galetas où ces malheureux, le blessé surtout, sont restés toute la journée dans des angoisses mortelles. Mon homme voulait bien les sauver, mais il ne voulait pas s'exposer, et vingt fois il a tâché de les persuader qu'ils pouvaient sans danger gagner la campagne. Lorsque je suis arrivé, mon ami était au moment d'aller faire sa déclaration à l'alcade. J'ai pris sur moi de l'en détourner et d'amener ici ces deux malheureux dès que la nuit a été close. J'ai mis le blessé dans mon lit, et j'ai pansé sa blessure du mieux que j'ai pu. J'ai placé un matelas pour l'autre, et j'ai donné à manger et à boire à tous les deux. J'espère que madame m'approuvera, et qu'elle inventera un moyen de sauver ces deux victimes d'un parti qui pourtant n'est pas le mien.»

Je fus touchée jusqu'aux larmes de la belle action de mon gitano, constitutionnel jusqu'à l'exaltation, et se dévouant jusqu'au danger pour deux serviles, tandis qu'un homme qui partageait leurs opinions avait été si prêt de les livrer à l'autorité. Je chargeai Yusef d'aller rassurer mes deux hôtes, et je lui ordonnai de faire en sorte de joindre don Félix de très bonne heure dans la matinée, et de me l'amener. Il vint en effet avant huit heures, instruit déjà par Yusef, et tout-à-fait disposé à seconder mes efforts en faveur de nos deux prisonniers. Yusef nous conduisit dans la chambre, où je vis avec attendrissement que mon bon gitano avait épuisé tout ce que la bienfaisance la plus ingénieuse peut inventer, pour que ces deux malheureux passassent une bonne nuit. Le blessé reconnut don Félix, qu'il avait vu à Barcelonne. Son compagnon et lui nous firent les plus vifs remercîmens, mais ils paraissaient fort effrayés pour l'avenir. «--Rassurez-vous, leur dit don Félix; je ne crois pas que vous ayez à craindre une vengeance qui serait peut-être légitime. Il n'est cependant pas prudent de quitter encore cet asile. Je songerai au moyen de vous faire passer en France sans danger.» Nous laissâmes le malade prendre quelque repos, et nous passâmes avec son camarade dans mon appartement. Don Félix nous quitta, et je restai avec l'officier, qui, ayant servi dans les gardes walonnes, parlait fort, bien le français. Il me parut d'une humeur fort enjouée, et me débita quelques unes de ces fadeurs de l'ancienne galanterie dont il avait appris la langue des officiers qui étaient en très grand nombre dans le régiment des gardes walonnes. Je n'étais pas disposée à cette galanterie surannée, et je tournai la conversation à la politique. Je demandai à l'officier quel était le projet des chefs des deux régimens des gardes, lorsqu'ils sortirent de Madrid et lorsqu'ils y rentrèrent. Il me répondit que la plupart d'entre eux ne savaient pas où ils allaient lorsqu'on les rassembla dans la soirée du 1er juillet. «Nous crûmes, me dit-il, que nous allions à l'Escurial ou à Saint-Ildefonse où le roi viendrait se mettre à notre tête, pour se rendre de là à Ségovie ou à Valladolid, et y convoquer les Cortès, afin de les obliger à modifier la constitution; car, excepté peut-être les officiers étrangers qui servent dans notre corps, il n'y en a pas dix d'entre nous qui voulussent le renversement total du système actuel. Quand nous fûmes arrivés au Pardo, nos chefs nous firent exposer que la garnison et une partie de la population de Madrid suivraient notre étendard levé; mais personne n'est venu. Avant hier, au retour de deux de nos chefs qui avaient eu une conférence avec le ministre de la guerre, l'anarchie se mit dans le camp; les troupes prirent les armes à peu près sans ordre, deux ou trois sous-lieutenans proposèrent de venir attaquer Madrid, en disant que nous n'avions qu'à nous montrer. Nos chefs, qui, entre nous, sont l'incapacité en épaulette, cédèrent à cette impulsion, et nous partîmes sans autre plan que d'entrer par deux portes différentes. Vous savez le résultat. Pour moi, si on veut m'amnistier, je ne demande pas mieux que de reprendre du service; je n'ai pas la moindre envie de m'expatrier, ni de m'exposer pour une cause que le roi lui-même paraît ne pas vouloir défendre.»

CHAPITRE CCII.