Le départ de la cour, des Cortès et des tribunaux laissa un grand vide dans la capitale. Toutes les réunions de société furent dissoutes; il ne resta de maison ouverte que celle de la marquise de Regalia, où j'allais très rarement.

On ne tarda pas à apprendre à Madrid que les Cortès avaient décrété la translation du siége du gouvernement à Cadix. Le roi se refusant à quitter Séville, les Cortès déclarèrent que sa majesté était dans un état de maladie qui ne lui permettait pas d'exercer les fonctions royales. En conséquence son autorité fut suspendue momentanément par un acte souverain de cette assemblée, et le général Riego fut chargé de l'exécution du décret de translation, qui eut lieu sans autre résistance qu'une protestation verbale de la part du roi, lequel consentit cependant, après être entré à Cadix, à reprendre les rênes de l'État.

Dès que le roi et les Cortès eurent quitté Madrid, il n'y eut plus d'unité dans le gouvernement. Les généraux en chef exercèrent l'autorité suprême chacun dans son arrondissement. Le comte de Labisbal commanda souverainement dans la capitale, autant en firent Ballesteros en Arragon, Morillo en Galice, Mina en Catalogne, et Lopez Baños en Andalousie. Les Français franchirent la Bidassoa le 7 avril; la nouvelle en fut connue promptement à Madrid, et Labisbal, sous prétexte de prendre position, dissémina ses troupes de telle manière qu'aucun point n'offrait de résistance. Quelques personnes supposèrent qu'il voulait faire un arrangement particulier, on en parlait beaucoup, et j'en fis plusieurs fois la question au général Zayas, qui ne voulut jamais s'expliquer à ce sujet. Quant à lui, que le général Labisbal avait chargé du commandement particulier de la capitale, il se contentait d'entretenir la tranquillité, et jusqu'à la fatale journée du 20 mai, dont je parlerai tout à l'heure, la paix publique ne fut pas troublée un seul instant.

Les Français arrivaient avec beaucoup de lenteur. Ils paraissaient prendre des précautions qui eussent été bien inutiles s'ils avaient su ce qui se passait en Espagne. L'enthousiasme qui s'était manifesté après la séance des Cortès, dont j'ai parlé, s'était entièrement amorti. Les proclamations de monseigneur le duc d'Angoulême circulaient librement dans Madrid. Beaucoup de constitutionnels, rassurés par les déclarations d'un prince dont on connaissait la loyauté, étaient restés dans la capitale, entre autres Martinez de la Rosa. On apprit enfin par une lettre imprimée du comte de Montiyo, adressée à Labisbal, et répandue avec profusion, que ce dernier se proposait d'entrer en arrangement avec les Français. Mais sans doute il avait mal pris ses mesures, car il fut obligé de se cacher pour échapper à la fureur du soldat.

Le général Zayas resta seul chargé du commandement en chef dans ces circonstances difficiles. Il ne croyait nullement au succès de la résistance, mais il avait trop d'honneur pour ne pas résister. Néanmoins la prudence lui commandait de ne pas exposer la capitale aux horreurs d'un assaut: aussi, dès qu'il apprit que l'armée française avait paru sur la chaîne du Guadarrame, à quinze lieues de Madrid, il se rendit en personne à Buytrago, pour y traiter avec le major général Guilleminot de la remise de la ville à l'armée française. Il fut convenu que, le 24 mai, à cinq heures du matin, les postes espagnols seraient relevés par des troupes françaises, qu'immédiatement le général Zayas se rendrait au delà du Tage, et qu'un armistice de quelques jours aurait lieu entre les deux armées pour éviter l'effusion du sang. Zayas était revenu de Buytrago dans la nuit du 19 au 20. Je le vis le 20 au matin, et il me fit part de sa négociation. Je restai à déjeuner chez lui, et nous quittions la table lorsqu'on vint le prévenir que des hommes à cheval de la division royaliste de George Bessières étaient à la porte d'Alcala, et s'annonçaient comme l'avant-garde de ce partisan, qui prétendait prendre possession de la capitale de l'Espagne au nom du roi. Quatre ou cinq éclaireurs étaient même entrés par cette porte, gardée seulement par un poste peu nombreux, car le général Zayas se reposant sur la convention signée avec le major général de l'armée française, et approuvée par le prince généralissime, n'avait point pris de précautions contre une attaque qu'il ne pouvait prévoir.

Le général Zayas sortit lui-même, accompagné de ses aides de camp, pour vérifier ce qui se passait, et donna en même temps l'ordre à la garnison de prendre les armes. Arrivé à la hauteur du Prado, il apprit que Bessières était lui-même en dehors de la porte, et qu'il témoignait le désir d'avoir une conférence. Zayas y consentit, et s'approcha de la porte; Bessières s'avança, et le somma de rendre la ville, étant résolu de l'enlever de vive force. Le général Zayas lui répondit que non seulement il n'obtempérerait pas à sa demande, mais que voulant s'en tenir strictement aux stipulations de la convention arrêtée entre le général Guilleminot et lui, il allait l'attaquer lui-même et le forcer à abandonner les environs de la capitale. Bessières se retira, les portes furent fermées, et sa division se mit en bataille à cinq cents pas de la porte d'Alcala. Cependant le bruit de l'approche de Bessières se répandit à l'instant dans la ville, et une foule d'individus de la populace sortit avant que toutes les issues de la ville fussent interceptées, et se porta à la rencontre de Bessières. Pendant ce temps-là le général Zayas prit rapidement des mesures énergiques, il distribua les troupes dans les divers quartiers de Madrid, et empêcha la circulation des habitans dans les rues qui avoisinaient la porte d'Alcala. Il sortit lui-même avec un corps de cavalerie et d'infanterie par cette porte, et attaqua vivement la division de Bessières, qui ne tint pas un instant contre les troupes constitutionnelles. Celles-ci firent un bon nombre de prisonniers, et ramenèrent plusieurs des personnes qui étaient allées à la rencontre de Bessières. La faible garnison qui occupait Madrid pendant que Zayas poursuivait la bande de Bessières, fit si bonne contenance, que la populace, qui était devenue très royalistes depuis qu'elle avait appris l'invasion de l'armée française, n'osa pas bouger. Le général rentra bientôt; il me trouva chez lui, où j'étais dans une grande inquiétude sur son compte: je craignais que les troupes françaises qu'on savait être à Alcala, à quatre lieues de Madrid, n'eussent cru devoir soutenir Bessières, et que, par suite de cette malheureuse échauffourée, la convention de Buytrago ne fût annulée. Zayas me rassura et me dit: «Je viens de rendre à la ville de Madrid un immense service, en la sauvant d'une occupation de trois jours par les honnêtes héros de Bessières; mais je ne m'abuse point sur les suites de mon dévouement: on va m'accuser d'avoir fait massacrer la population de la capitale, parce qu'une coïncidence fatale a fait rencontrer dans les rangs de cette troupe des sots qui croyaient bonnement que j'allais céder à l'insolente sommation d'un aventurier.»

Au moment du dîner, on annonça deux parlementaires français qui venaient s'informer auprès du général Zayas du motif du combat qui venait d'avoir lieu. Après en avoir appris la cause, ils témoignèrent leur indignation contre Bessières; et l'un d'eux, qui était un colonel attaché à l'état-major général du prince, se chargea d'un rapport que ce général Zayas envoya à son altesse royale. J'ai su que ce rapport avait valu à Zayas une lettre du général Guilleminot, écrite par ordre de monseigneur le duc d'Angoulême, dans laquelle la plus positive approbation était donnée à sa conduite. Ces officiers français ayant traversé la ville au moment où finissait le tumulte extérieur excité par l'apparition de Bessières, la populace s'imagina que l'armée française allait entrer immédiatement dans la ville, et déjà il se formait des rassemblemens dans les faubourgs; mais dès qu'ils virent que le général Zayas, au lieu de se préparer à évacuer Madrid, faisait renforcer la garde des postes, et que les aides de camp reconduisaient les parlementaires hors de la ville, tout rentra dans l'ordre.

Les journées du 21 et du 22 se passèrent fort tranquillement; à neuf heures du soir du 22, le général Zayas fit prendre les armes aux troupes qui formaient la garnison de Madrid, et fit diriger les équipages et l'artillerie sur la route de Toledo. Je voulus prendre congé de lui, et ce n'est pas sans attendrissement, car je voyais peut-être pour la dernière fois ce brave général qui avait répandu tant d'agrémens sur mon séjour à Madrid. Il partait le coeur serré de tristesse. J'espère beaucoup, me dit-il, dans la sagesse de monseigneur le duc d'Angoulême; mais que d'obstacles n'aura-t-il pas à vaincre! Difficilement il pourra se former une idée exacte de la profonde ignorance du parti auquel les armes françaises vont livrer mon malheureux pays. Je n'ai pas une haute opinion, vous le savez, des talens de nos hommes d'État constitutionnels; mais, les plus médiocres et les plus exaltés d'entre eux sont des aigles et des anges en comparaison de ceux qui vont triompher. Le protectorat de la France, dégagé de l'influence de la sainte-alliance, eût été profitable aux deux nations; mais la manière dont elle va l'exercer va lui coûter fort cher, et détruire peut-être pour long-temps la sympathie qui s'était établie entre les deux peuples depuis 1814. Je dis un dernier adieu à Zayas, et je rentrai chez moi.

CHAPITRE CCIV.