On me dit que le «Dante inglese» s'était établi à Albaro, petit village situé sur une colline, à peu de distance de Gênes. J'étais accourue pour ainsi dire, ne doutant de rien, et comptant bien brusquer la connaissance de lord Byron; je fus heureuse cependant d'apprendre que M. Leigh Hunt et sa famille, que j'avais rencontré à Londres, vivait aussi à Albaro, dans la casa Negroto, non loin de la casa Saluzzi qu'occupait milord. Je me rendis directement à la casa Negroto. M. Leigh se promenait dans un parterre lorsqu'il me vit entrer. Soit qu'il ne me reconnût réellement pas après m'avoir si peu vue, soit qu'il redoutât mon importunité de voyageuse, il me fit un froid accueil qui m'eût bien découragée, si je n'avais résolu de braver tous les obstacles pour voir Byron: j'invoquai le souvenir de Shelley; M. Leigh Hunt se montra moins discret; mais alors il m'avoua que son illustre ami redoutait les visites et les conversations des étrangers; que, quant à lui, il avait reçu quelques reproches un peu aigres pour avoir présenté à sa seigneurie des étrangers venus comme moi pour l'apercevoir et s'en vanter. «Enfin, me dit-il pour éluder ma demande par un compliment, madame Guiccioli est jalouse. Récemment lord Byron était allé au spectacle pour le bénéfice de la signora Bonville; le lendemain il envoya vingt-cinq guinées à la bénéficiaire; celle-ci se crut obligée d'aller le remercier en personne: elle fut reçue; on lui servit des rafraîchissemens, mais lord Byron se dispensa de paraître.»--«Sans doute, dis-je à M. Leigh Hunt, la signora Bonville est jeune et jolie, tandis que jeunesse et beauté sont pour moi déjà loin.» M. Leigh répéta ici ses complimens, et je le quittai avec un peu d'humeur et de dépit. Je verrai Byron, me dis-je, malgré lui-même, s'il le faut, et malgré M. Hunt. Pauvre Shelley, tu n'aurais pas été si réservé!

J'errais, pensive, sur le rivage du côté de Vado, lorsque j'aperçus une véritable maison montée sur huit roues, et traînée par huit chevaux qui venaient de s'arrêter à l'abri d'un rocher. Une fenêtre s'ouvrit au moment où je m'en approchai: je m'attendais à en voir sortir la tête de quelque lion ou autre bête, me figurant que cette maison mobile conduisait à une foire les animaux d'une ménagerie; mais ce fut la tête d'un homme, qui, me voyant admirer cet édifice mobile, alla au devant de mes questions, en me disant que cette maison appartenait au milord [3] Duncan-Stewart, dont il était portier. On voyait sur la figure de cet homme qu'il avait une vive démangeaison de parler, et qu'il se promettait un vrai plaisir de son histoire. «Quel est donc ce milord Duncan?» lui demandai-je; et comme si cet homme eût pu me comprendre, j'ajoutai en riant: «Descend-il du roi Duncan si méchamment mis à mort par Macbeth, ou est-il de la dynastie plus moderne des Stuarts?» Le portier de la maison ambulante se souciait peu de comprendre une question aussi littéraire; il voulait, avant tout, faire son conte pour prouver qu'il n'était pas le portier d'un maître ordinaire. «Milord Duncan, me répondit-il, est Écossais, et pourrait être roi d'Écosse s'il voulait, car il a acheté la moitié des îles Hébrides; mais ayant été long-temps dans les Indes secrétaire du puissant roi Tippo-Saïb, il a vu d'assez près le métier de roi pour en être dégoûté: il a même horreur des palais, et ici où tant de belles maisons seraient à son service, il préfère vivre en Arabe. Grâces à cette habitation dont je suis portier, il fixe son domicile où bon lui semble, et jouit toujours de la plus belle vue des pays qu'il parcourt. Dans ce moment, il est sous cette tente que vous voyez là-bas, sur le bord du golfe, avec milord Byron: ils fument tranquillement leurs pipes turques, après avoir nagé pendant deux grandes heures. Si vous voulez visiter notre maison d'hiver dont je suis le portier, vous en avez le temps, car ces milords n'en finissent pas quand ils se racontent leurs aventures.» Je remerciai cet honnête bavard, et, comme on pense bien, je me dirigeai de préférence vers la tente indiquée. Le portier de M. Duncan-Stewart ne m'avait rien dit de trop: ce riche Écossais avait long-temps servi Tippo-Saïb, à telles enseignes que pour une petite négligence dans ses fonctions, il lui fut donné un jour deux cents coups de bâton sur la plante des pieds; heureusement il se trouvait dans Seringapatam quand cette ville fut prise d'assaut par le général Harris, et il eut le bonheur d'être fait prisonnier. Il obtint de revenir en Europe avec ses trésors et acheta une grande partie des îles Hébrides; mais il passait sa vie à voyager en nomade, séjournant partout où il se plaisait, donnant des fêtes, ou fuyant dans la solitude, suivant le caprice de son humeur.

Je n'étais qu'à quelques pas de la tente lorsque j'aperçus contre un banc de gazon une brochure qui avait été probablement oubliée; je la ramassai, je l'ouvris, et sur le revers du premier feuillet je lus ces mots: Offert à lord Byron par l'auteur, E. de Jouy: c'était la tragédie de Sylla. Je pensai que cette pièce venait à propos me tomber sous la main pour me servir d'introduction. J'entrai plus hardiment sous la tente, où j'aperçus le poète anglais et l'asiatique M. Duncan-Stewart nonchalamment assis, mais qui se levèrent à mon approche. «Voici, dis-je, un livre égaré que j'ai pris la liberté de vouloir remettre moi-même à lord Byron;» et lord Byron fit alors un pas vers moi pour me remercier. M. Duncan et lui ne savaient peut-être que penser de mon intrusion; je leur épargnai l'embarras de demander qui j'étais, en avouant que lord Byron ne me devait aucun remerciement, car c'était la curiosité de le voir plutôt que Sylla qui m'avait amenée sous la tente. Heureusement M. Duncan-Stewart prit mon indiscrétion en bonne part, et m'offrit poliment un siége fait de bambou des Indes. Byron s'était ravisé, et après quelques mots très insignifians, il laissa son ami faire les honneurs à l'étrangère. «Madame, me dit M. Duncan, je vous donne l'hospitalité à l'asiatique; daignez accepter un verre de sorbet.» Ce fut à mon tour de remercier, et dans ma phrase, je me ménageai une transition pour que la conversation n'en restât pas là. «J'ai vu de près, dis-je, toutes les gloires de l'Europe; mais il m'en manquait une avant d'avoir vu Childe-Harold.» M. Duncan voyant que Byron, avare de paroles, ne répondait que par un signe de tête, affecta officieusement de se mettre en scène lui-même pour donner à son ami le temps de se décider à faire attention à moi. «Madame, me dit-il en riant, je ne crois pas être un poète inférieur à mylord; j'ai à ma disposition toutes les riches comparaisons de l'Orient, et qui plus est, je suis un poète d'action, car personne n'a voyagé autant que moi, tantôt à cheval, tantôt à pied, tantôt sur un éléphant.--Je sais, répondis-je, que je suis chez M. Duncan-Stewart.

«Ah! reprit M. Duncan, vous avez rencontré ma maison, et ce bavard de Giacomo vous aura dit toute mon histoire; je ne lui en veux pas, car cela nous donnera un prétexte, madame, pour vous demander la vôtre. J'étais bien déterminée à attirer au moins l'attention de Byron, qui ayant repris de mes mains la tragédie de Sylla, en parcourait les feuillets du doigt et de l'oeil, comme pour se donner une contenance.--«Mon histoire, dis-je, est un peu longue. Je suis une de ces femmes à qui il sera beaucoup pardonné, selon l'Évangile, parce qu'elles ont beaucoup aimé.» Ce singulier aveu fit sourire Byron.--«Milord, lui dit M. Duncan-Stewart, je prévois que madame nous apporte un épisode tout fait pour votre Don Juan.--J'y pensais, reprit Byron qui se livra dès ce moment à tout l'abandon de son affabilité naturelle; je craignais que madame ne fût une de ces Bas-bleus enthousiastes d'Italie ou de France qui viennent une fois par mois faire de l'esprit avec ma pauvre célébrité. Vous parlez le pur italien, madame, mais votre tête a quelque chose de polonais. Seriez-vous une actrice?» On peut bien penser que je ne débitai pas mes six premiers volumes de Mémoires sous la tente de M. Duncan; mais je me voyais encouragée, j'étais en verve, inspirée même, et ceux qui m'ont entendue savent que je parle quelquefois de moi avec une certaine éloquence. J'en dis assez à mes hôtes pour leur donner la curiosité d'en entendre davantage, et Byron me fit promettre de me rendre le lendemain à la casa Saluzzi.--Je pourrais citer cette conversation avec un grand poète, elle fut brillante; mais ayant besoin de capter sa bienveillance, je m'emparai du beau rôle, et cette première fois je fus la propre héroïne de mes récits; je dirai seulement que Sylla fit naturellement tomber un moment l'entretien sur M. de Jouy. Byron paraissait très flatté de l'hommage de ce spirituel académicien.--«Sa tragédie, me dit-il, m'a été envoyée avec d'autres brochures par un jeune Français à figure saxonne, que je croyais trop aimable pour être auteur: le connaîtriez-vous? il s'appelle M. Coulman. Je passai avec lui quelques heures fort agréables; il me donna des nouvelles de tous les beaux esprits de Paris avec une grâce toute parisienne. J'ai été surpris de trouver parmi les ouvrages qu'il vient de me faire passer, une brochure de sa façon qui est aussi élégamment écrite que noblement pensée. En général les auteurs n'ont pas de ces belles manières, le gentleman est plus rare que l'homme de lettres... Connaissez-vous aussi un autre écrivain amateur, M. le baron de Stendhal, qui s'est amusé à me dénoncer aux libéraux de France comme un aristocrate? Le reproche m'a amusé: il y a cette différence entre nous deux, que je suis né aristocrate et me suis fait libéral, tandis que M. de Stendhal s'est fait baron de son autorité privée, sur le titre de ses livres en faveur des idées libérales. C'est du reste un homme d'esprit, original même, ce qui est rare chez les auteurs hommes du monde. Je suis trop heureux qu'on parle de moi à Paris: il n'y a que les brevets d'immortalité venant de ce Paris qui valent quelque chose au Parnasse. Croyez-vous que si j'étais né Français je serais de l'Académie! Peut-être que non: je suis trop romantique. M. de Lamartine en est-il, lui qui me trouve moitié ange, moitié démon?» Malgré lui, à ce mot, il regarda son pied droit. On sait que les Anglais représentent toujours le diable boiteux.

Je viens de réunir ici quelques unes des phrases de lord Byron: elles ne furent pas prononcées dans le même ordre, mais j'ai supprimé mes propres réflexions. Je serai peut-être plus exacte une autre fois.

Ce jour là, Byron avait une veste de nankin, un gilet et un pantalon blancs, une cravate négligemment nouée, et une toque de velours bleu sur la tête. J'admirai d'abord sa physionomie dans son ensemble, elle était expressive plus que belle; son sourire avait peut-être quelque chose de dédaigneux, mais on s'y accoutumait par l'idée de la supériorité de son génie. Je me souviens que ses cheveux grisonnaient déjà, quoiqu'il n'eût que trente-cinq ans au plus. Son front était élevé et sa tête forte, avec une tendance à la forme conique; ses yeux d'un bleu clair et son nez très régulier. C'était du pied droit qu'il était boiteux. Sa taille pouvait avoir cinq pieds trois pouces et semblait acquérir de jour en jour un embonpoint qui commençait à le gêner. Une des choses qui me servit le plus dans mes confidences, fut mes relations avec Napoléon.--Il aimait à en entendre parler, et à trouver quelques rapports entre quelques unes de leurs singularités. On sait qu'il signait volontiers N. B. (Noël Byron), parce que ces initiales étaient aussi celles de l'empereur.

La part que monsieur Duncan-Stewart prit à la conversation ne fut pas sans intérêt. Ses souvenirs de Seringapatam trouveraient plus de place dans mes Mémoires, s'ils n'y entraient en concurrence avec mes propres souvenirs de Byron. Je quittai la tente au comble de mes voeux, par l'espérance de ma visite à la casa Saluzzi. M. Duncan m'accompagna presque jusqu'aux portes de Gênes, pendant que Byron s'éloignait à cheval, après m'avoir répété: à demain, signora.

CHAPITRE CCIX.

Le château de Saluzzi et le cabinet de lord Byron.--La saignée.--Un bâtard de cardinal.--Conversation politique.--Messes pour une âme en peine.