La bande qui nous chassait ainsi devant elle, le signor Broccolo et moi, était une bande de pillards, comme il est facile d'en réunir un bon nombre dans la canaille génoise. Le bruit s'étant répandu que la maison roulante du seigneur indien contenait un riche trésor, un complot avait été formé depuis plusieurs jours pour s'en emparer: de là ces rumeurs sourdes, ces dénonciations de carbonarisme contre M. Stewart. On devine maintenant de quoi il était question. Le signor Broccolo et moi nous fûmes laissés sous la surveillance d'un de ces brigands, audacieux en plein jour; les autres s'avancèrent vers la porte de la maison, et frappèrent au nom de sa majesté sarde. Point de réponse. Ils se mirent alors en devoir d'enfoncer la porte; les uns avec des pierres, d'autres en se servant de stylets en guise de coins, sur lesquels ils frappaient à coups redoublés après les avoir introduits dans les fentes de la boiserie. Cette opération dura une bonne demi-heure, parce que les portes et les fenêtres de cette singulière habitation étaient plaquées en fer. Mais enfin quelques planches cédèrent; la brèche fut ouverte, et les voleurs s'y précipitèrent pour chercher le butin des prétendus carbonari.
Cependant M. Duncan-Stewart et lord Byron, arrivés avant les bandits, avaient trouvé des renseignemens plus exacts sur le péril dont ils étaient menacés. Ignorant à combien d'hommes ils pouvaient avoir affaire, et se défiant de la protection des autorités locales, ils avaient jugé plus prudent de fermer la maison et de se rendre à bord du brick anglais the Blossom, qui était en rade, pour y demander du secours. Le portier italien seul avait fait un long détour pour aller avertir les gens et les amis de lord Byron à la casa Saluzzi. Le pillage n'était pas encore consommé lorsque les voleurs génois aperçurent un corps de matelots anglais qui s'avançaient pour les surprendre d'un côté, tandis que de l'autre des cavaliers accouraient d'Albaro pour leur couper la retraite. Celui qui nous gardait, le signor Broccolo et moi, eut le premier recours à ses jambes après avoir crié sauve qui peut! les autres se sauvèrent après lui à droite et à gauche, et disparurent bientôt, grâces aux inégalités du terrain. Chose singulière, non seulement on ne put en saisir aucun ce jour-là, mais encore les perquisitions de la police furent inutiles. Cette violation du droit des gens fut mise sur le compte d'un parti de contrebandiers. Le signor Broccolo en voyant la déroute des voleurs m'avait bien recommandé de ne pas le compromettre en nommant l'homme qu'il avait reconnu: il y allait de sa vie, me dit-il, et du talent de la prima dona. Je lui promis le secret. Les cavaliers venant d'Albaro étaient Pietro Gamba, les domestiques de lord Byron et ceux de M. Duncan-Stewart, y compris le portier qui trouva sa loge dévastée comme le reste de la maison. M. Stewart et lord Byron étaient à la tête du détachement de matelots. En voyant le dégât fait dans son domicile, le Nabab prit la chose en bonne part: «On ne dira plus, s'écria-t-il, que j'esquive l'impôt des portes et fenêtres. Mais les voleurs doivent être bien attrapés; car ils s'attendaient sans doute à trouver tout l'or des Indes dans mon arche roulante, et je ne prends jamais chez mes banquiers qu'au fur et mesure de mes besoins. «Nous avons pourtant bien fait, dit-il plus bas à Byron, de conduire ma pauvre bégum à bord du Blossom.» J'entendis aussi ces paroles d'a parte, car je m'étais approchée de deux amis. «--Ah! madame, vous voilà! et comment cela, me demandèrent-ils tous les deux à la fois?» Je leur racontai mon aventure et celle du signor Broccolo: nous fûmes invités, le signor et moi, à nous rendre à bord, où nous trouvâmes la bégum du nabab. La bégum était une dame qu'il avait amenée des Indes et qui composait, avec une suivante, tout son zenana, comme les Indiens appellent, je crois, leur harem. C'était une femme charmante, un peu alarmée au milieu des matelots, car elle se tenait sur le tillac pour voir plutôt revenir son protecteur. Si j'avais été sollicitée de me rendre à bord, c'était, me dit M. Duncan, afin que la présence d'une personne de son sexe rassurât la pauvre étrangère. Mais lord Byron avait fait demander une voiture: nous y entrâmes, la bégum, la suivante, M. Duncan et moi, pour être transportés à casa Saluzzi, où nous dînâmes tous ensemble, et le soir je fus reconduite jusqu'à Gênes par le comte Gamba. Les événemens de cette journée avaient suffi à la conversation du dîner; la conclusion de Byron fut que les Genoëse étaient des voisins dangereux: «Ce sont les Bravi de l'Italie, dit-il, je m'en suis toujours méfié. J'avais connu un domestique de l'amiral Rowley qui parlait plusieurs langues et qui excellait dans son service: il quitta la livrée de l'amiral et se présenta à moi. Je me félicitais de pouvoir m'attacher un serviteur aussi utile: heureusement je lui demandai où il était né.--À Vado, près de Gênes, me répondit-il.--Près de Gênes, répliquai-je! adieu, cherchez un autre maître. Aussi vais-je bientôt me rendre à Livourne [6].»
Quelqu'un parut un peu surpris de ne pas voir M. Leigh Hunt. «Ah! dit Byron, il n'y a pas encore vingt-quatre heures que le péril est passé.» Je compris par ce trait mordant que M. Leigh n'était plus si bien avec le noble poète; en effet, lord Byron me dit le lendemain que c'était une vipère qu'il avait réchauffée dans son sein, et que sa femme était une ... Il se servit d'un mot italien qui répond à celui de bégueule. Cela m'expliqua l'espèce de froideur avec laquelle M. Leigh avait accueilli ma demande.
CHAPITRE CCXI.
Nouvelles visites à la casa Saluzzi.--Mémoires de lord Byron.--Voeux pour la Grèce et l'Espagne.--Souvenir de lady Caroline Lamb...--La première nuit des noces.--La comtesse Guiccioli.
J'étais née pour aimer la gloire sous quelque forme qu'elle s'offrît à mon imagination pour me séduire; mais en atteignant cet âge de la vie où, reine découronnée, une femme qui ne fut que belle ne pourrait plus obtenir que le stérile hommage des souvenirs, je commençais à comprendre que la supériorité de l'intelligence sera toujours la plus durable. Un grand poète devenait facilement à mes yeux le premier des rois de la terre. Devenue un peu homme moi-même, je suis sans doute suspecte à le dire; mais j'en appelle au témoignage de mes amis, le talent, le génie poétique ont toujours excité en moi une admiration naïve. Aujourd'hui mon amour pour les lettres est aussi de la reconnaissance. Vainement j'aurais été associée par l'amitié ou un sentiment plus intime aux plus grands capitaines et aux premiers hommes d'état de l'Europe moderne, je passerais oubliée avec les distractions de leur jeunesse; tandis que cette plume qui m'a donné du pain, me donne aussi une célébrité dont il faut bien avouer que je suis un peu vaine, puisque j'ai pris l'engagement de me faire connaître tout entière dans ces Mémoires. Je reviens à la casa Saluzzi, où je continuai à me rendre assez exactement pendant six jours que dura ma résidence à Gênes. Trois jours auparavant, apercevoir seulement lord Byron eût presque suffi à mon ambition: combien je m'estimais heureuse d'être arrivée si à propos pour me trouver mêlée à une aventure qui établissait entre nous une véritable intimité. Je ne pouvais plus craindre d'importuner par de trop fréquentes visites le noble lord; je m'étais dévoilée à lui avec toute la bizarrerie de mon caractère, et je l'avais intéressé par le côté romanesque de ma vie errante et ma fortune capricieuse. «Vous figurerez dans don Juan,» me dit-il; dans un de nos entretiens je me serais donné bien de la peine peut-être pour imaginer un personnage aussi poétique, et j'aurais craint qu'on ne le trouvât pas vraisemblable; vous serez un excellent pendant de mon héros. Vous pensez à écrire vos mémoires: à merveille, ils serviront de commentaires à mes vers.» J'avais répondu à trop de questions pour ne pas avoir le droit d'en faire à mon tour quelques unes. Je préviens seulement mon lecteur que je ne citerai peut-être pas dans un ordre très exact ni mes demandes ni les réponses; mon exactitude consistera à ne rien dire de trop, et à taire ce qui ne vaudrait guère la peine d'être redit; car on peut bien penser que même avec un grand poète il échappe dans la conversation plus d'un lieu commun; et qu'il n'est pas possible de voyager toujours avec lui par delà les nuages.
Lord Byron m'ayant parlé de mes Mémoires, qui alors étaient encore à faire, je lui parlai des siens, que tout le monde savait être faits. «En les écrivant, me dit-il, j'avais pour but de me délivrer de quelques importuns souvenirs et de faire ensuite pénitence comme un catholique qui vient de se confesser. On pense bien moins à une chose qu'on sait écrite et qu'on est sûr de ne plus oublier sans retour. Il y a long-temps que je vis de l'espérance de régénérer ma réputation, en me montrant au monde sous un jour nouveau. Je vais chercher en Grèce le baptême de sang. Je suis un homme de bruit; j'ai un de ces noms qui gagnent à s'attacher à une grande idée. Chateaubriand, en France, donnerait toute sa renommée littéraire et la mienne par-dessus le marché pour jouer le rôle qui m'est destiné. S'il avait comme moi trente-cinq ans, ce ne serait plus avec le bourdon du pèlerin, mais avec l'épée du croisé, qu'il recommencerait le voyage de Grèce. Quand j'aurai associé mon nom à une victoire ou même à une retraite illustre, car il y a des chances, qui est-ce qui se souviendra de lord Byron grand seigneur libertin! Quant à mes vers, je vais leur donner une autorité classique: on les gravera sur les débris des temples, sur ces colonnes de marbre que la liberté relèvera de la poussière. Jusque là je ne suis qu'un phrasier: après une campagne, mes paroles seront distribuées parmi les peuples comme des mots d'ordre.»
Cet enthousiasme du poète se communiquait à moi comme une flamme électrique. Byron continua en changeant de ton pour me parler de l'Espagne: «Vous avez vu le dernier soupir de la liberté espagnole, dit-il; j'ai eu quelque velléité de me jeter de ce côté-là. J'ai rougi pour l'Angleterre du résultat de l'appel fait à sa générosité par sir Robert Wilson; mais que vouliez-vous que j'allasse faire, moi huitième, contre les Français? D'ailleurs il y avait guerre civile en Espagne. En Grèce, deux peuples bien distincts se livrent bataille, et point d'esprit de parti dans le patriotisme.» Le poète se trompait alors, dans ce sens que les petites passions des Grecs ont bien nui à la cause de la Grèce, et lui ont occasioné à lui-même de cruelles contrariétés. Il revint à ses Mémoires, et s'exprima sur l'homme qu'il en avait rendu le dépositaire avec une confiance bien mal récompensée: «Je les ai donnés à Thomas Moore; il n'y changera pas une syllabe; il ne se laissera pas intimider par la tartuferie anglaise; et pour plus de sûreté, il les a vendus d'avance à Murray: il a donc un double engagement à remplir, celui de l'amitié envers moi, celui d'une vente vis-à-vis du libraire.»
Je ne laissai pas ignorer à lord Byron que j'avais connu lady Caroline Lamb... «Ah! la pauvre brebis, me dit-il en jouant sur son nom, nous nous sommes mutuellement bien trahis! Elle occupe trois grands chapitres dans mes Confessions. Dans le temps elle publia un roman sur moi; je l'ai réfuté dans mes Mémoires en restant historien; hélas! elle sera en nombreuse compagnie: j'ai eu plus d'une madame de Warens. Mais je suis surtout très exact sur la vraie cause de ma séparation: lady Byron n'y sera pas accusée; mais je serai justifié du moins pour ma part.» Je demandai à lord Byron qui avait raison de ceux qui le prétendaient toujours amoureux de sa femme, ou de ceux qui le croyaient indifférent. «Les uns et les autres, me répondit-il, mais chacun à leur tour. Tenez, par exemple, en addition à mes Mémoires, j'ai là une boîte aux lettres qui serait très curieuse; elle contient toutes les épîtres que j'ai écrites à lady Byron depuis mon départ de Londres; et je lui écris souvent, mais les lettres restent dans la boîte. J'épanche sur le papier mon humeur conjugale, bienveillante ou boudeuse: tantôt j'écris pour quereller ma femme, tantôt pour faire un tendre commentaire sur cette élégie d'Adieu qui plaisait tant à madame de Staël! Si jamais le hasard me réunissait à lady Byron, je la condamnerais à lire ces pièces justificatives de mes regrets et de mon ressentiment. La même contradiction me poursuit quand je rime sur le mariage, tantôt maudissant ce lien, tantôt le célébrant comme utile au bonheur. Poètes et maris sont de vrais lunatiques.» Cette explication me fut donnée avec une certaine gaieté de bon ton. Lord Byron était en train d'en ajouter davantage sur ce sujet... «Je voudrais, me dit-il, pouvoir vous lire le chapitre de la première nuit de mes noces; car j'ai tout écrit. Cette première nuit peint à merveille la pruderie de lady Byron, et explique la cause de la haine que m'a jurée cette miss Charlm..., que j'ai si bien drapée dans une de mes satires. Miss Charlm... avait tant alarmé son élève sur cette première nuit, que celle-ci, après avoir bien versé des pleurs, lui déclara qu'elle aimait mieux mourir que de ne pas faire lit à part. Il y eut entre elles un long débat, pendant que je me morfondais dans une salle voisine de la chambre nuptiale, en attendant qu'on daignât m'introduire. Bref, miss Charlm..., par un dévouement que je ne saurais qualifier, offrit de remplacer ma femme pour la première nuit, afin de pouvoir dire le lendemain à miss Noël ce qu'il en était. Quand j'entrai, je vis une femme s'éclipser par la porte du boudoir, et je crus tout naturellement que c'était mis Charlm... qui me laissait seule avec ma femme, tandis que c'était celle-ci qui allait se réfugier innocemment dans le lit de sa gouvernante. La faible clarté d'une veilleuse devait favoriser cette substitution. Il faut vous dire que j'étais horriblement fatigué; j'aurais dormi debout. Témoin d'une partie des terreurs pudiques de ma femme, je m'étais d'autant plus impatienté de ses délais que j'étais résolu de lui laisser passer une chaste nuit, afin de l'apprivoiser. Je m'approche du lit; ma compagne me semble déjà plongée dans le sommeil. Je suppose que les ennuis et les fatigues de la journée ont agi sur elle comme sur moi; je me hâte de me glisser à son côté, mais bien doucement, de peur de la réveiller. Je dépose sur son front, tourné du côté du mur, un baiser modeste; je croise mes bras sur ma poitrine, selon mon usage, et je ferme les yeux comme l'eût fait un marié de soixante ans. Le lendemain matin je fus tout surpris en me réveillant de trouver ma femme tout habillée sur le canapé. Je me lève moi-même, et le jour fut calme comme la nuit. Il n'en fut pas de même probablement la nuit suivante; car j'entendis lady Byron, le sur-lendemain, reprocher à miss Charlm... de l'avoir bien trompée; et c'est depuis ce temps-là que miss Charlm... a tout fait pour persuader à son élève qu'elle avait épousé un monstre. Jugez si je ris de bon coeur quand le hasard me fit découvrir le secret de miss Charlm...»