«--Ce n'est pas mon mari, madame, c'est notre frère, l'ami de nous tous. Mon mari, le père de cette pauvre petite, voilà bien le sixième mois qu'il est entre la vie et la mort.»
La soeur continua en ces termes: «C'était, madame, dix francs qui manquaient au loyer; votre bonté y a pourvu, et nous arriverons à la fin de la semaine. Ma soeur Agathe n'est pas exigeante: un bon repas, une soupe samedi, répareront trois jours de privations.»
L'accouchée était, forte, et cette bien petite aisance que je venais de lui procurer l'avait absolument ranimée; elle voulut me conter son histoire. Je me plaçai au pied du lit; et je ne pus m'empêcher, en comparant la différence, de me dire que, toute fière et heureuse que j'étais lorsqu'à Florence je m'asseyais sur le pied du lit impérial, où mon rôle était assez digne d'envie, près de la soeur de Napoléon, j'éprouvai beaucoup plus de véritable satisfaction, plus de contentement réel sur la dure couche, dans ce réduit de l'indigence dont j'adoucissais les rigueurs. La jeune accouchée était fille d'une riche lingère de province; elle reçut une assez bonne éducation, mais aucun bon exemple. Sa mère, veuve fort jeune, recevait les officiers de la garnison. Ernestine s'effrayait du ton leste de cette société, et attachée depuis son enfance à un cousin de son âge, elle s'était accoutumée à le regarder comme son mari et son protecteur. Mais à quatorze ans, le désir de se débarrasser d'une rivale décida sa mère à lui proposer un mariage, dont la seule idée la remplit d'épouvante; le refus fut puni par un exil à la campagne. Le cousin avait été aussi inhumainement renvoyé; il prit du service, fit les désastreuses campagnes de Russie et de France, et se retira blessé, pauvre et sans état. La mère d'Ernestine s'était remariée en la privant de tout ce qu'elle avait pu lui ôter. Bientôt ruinée, cette mère ne reçut de l'enfant qu'elle avait repoussé que des bienfaits. Ernestine avait instruit le cousin de tout. On s'écrivait; on s'était revu, et on fit enfin l'imprudence de s'en rapporter à l'amour pour pourvoir à la fortune; mais la fortune fut sans pitié. Le cousin, vieilli par la guerre, n'était propre à aucun travail, et avait en outre rapporté des habitudes contraires. Toute au bonheur du ménage, Ernestine fut bien à plaindre. Elle avait un frère qui avait également servi, et dont le caractère plus solide n'avait conservé de sa carrière militaire que le sentiment de tous les nobles devoirs; il devint autant qu'il le put l'appui de sa soeur, dont un accident venait de mettre le mari, depuis plusieurs mois, hors d'état de travailler. La belle-soeur d'Ernestine (celle que j'avais rencontrée) s'était dévouée au ménage de son frère, dont elle supporta seule les peines pendant la pénible grossesse et les couches d'Ernestine, qui, depuis la maladie de son mari, avait tout sacrifié peu à peu pour ajouter un peu de superflu au bien strict nécessaire que donnent les hospices. Enfin accouchée sans autre aide que la nature, Ernestine n'avait manqué de résignation qu'à la crainte de ne pouvoir conserver le triste asile où elle venait de donner le jour à l'être dont «le premier cri m'a, disait-elle, fait croire que ma chambre est plus belle que la riche chambre que j'avais chez ma mère.»
J'ai déjà trop répété les louanges que la reconnaissance arracha à ces excellens coeurs. Je les quittai heureuse plus qu'eux encore, et ayant, je puis l'assurer, entièrement oublié que je cherchais un logement, et que mon fond de caisse consistait en 20 ou 25 fr. En route, j'eus lieu de me rappeler qu'un bienfait n'est jamais perdu. En rentrant au logement que j'allais quitter, je cherchai quelque note dans mon sac, et quel fut mon étonnement en fouillant d'y trouver un papier ployé qui renfermait un billet de 1,000 fr., et ces mots: Écrivez-moi, avec l'adresse, que j'ai dû croire celle de la personne qui hier m'a suivie. Jamais je n'aurais cru que l'argent pût causer tant d'émotion; la pensée de ceux que je venais de consoler n'y était pas étrangère. Je meublais déjà en idée une jolie chambre pour Ernestine, j'arrangeais une layette pour son enfant; je me disais: Léopold, cher Léopold, tu ne te priveras plus de tout pour moi. Tout cela fut une seule sensation, qui disparut comme elle était née, elle fut remplacée par une seule réflexion: «Ne me parlez jamais du 7 décembre,» Non, Ida, tu ne dois jamais rien devoir qu'à ceux qui regarderont ce jour comme une terrible et affreuse catastrophe.
Je ployai le billet, je n'y mis que ces mots: «Saint-Elme ne devra jamais rien à ceux pour qui le 7 décembre fut un calcul, une joie, une vengeance ou un remords.» Je l'adressai sous double enveloppe, et reçus le surlendemain cette réponse: «Vous avez bien et mal deviné; j'espère vous servir un jour malgré vous-même.»
Toutes ces agitations animèrent tellement mon sang, que force me fut de me résigner à l'opération. Je sortis pour m'entendre avec une femme qui prenait des pensionnaires, sur les moyens de me faire soigner; la dépense m'épouvanta, et j'en revins désolée et plus malheureuse que jamais, lorsqu'une pensée sur ce qu'Ernestine m'avait dit de la consolation d'avoir trouvé un ami sûr dans son beau-frère, me reporta au souvenir des nobles qualités de mes anciens amis. Duval, Talma, me disais-je, je vous dirai tout, vous sauverez la pauvre Saint-Elme de l'horreur d'entrer, de mourir peut-être dans un hospice... Je les vis, ils me sauvèrent; ils firent bien plus, comme on va le voir au chapitre suivant.
CHAPITRE CCXVII.
Duval.--Talma.--Lemot.--Leurs bienfaits.--Nouvelle et inutile tentative auprès de ma famille.--M. Arnault.
A. Duval demeurait alors rue de Chartres; je cherchais à m'encourager pour aller tout dire à cet ami éprouvé. Son coeur, ses qualités généreuses m'étaient connus depuis long-temps; j'étais même sûre que l'aspect de mes chagrins et de mon dénuement, loin d'exciter la répugnance qu'éprouvent souvent même ceux qui vous ont plaint un moment, ajouterait encore à l'intérêt généreux qu'il m'avait toujours témoigné. Pleine de ces idées, je m'étais décidée à monter dans sa maison devant laquelle je venais à plusieurs reprises de passer. Il me semblait voir ce regard de bonté qui m'avait dit si souvent: «Pauvre amie, je vous plains.»--J'avais, après quelques hésitations, tiré le cordon de la sonnette, et la bonne m'ouvrit. C'était le moment du déjeuner de la famille.