Du séjour bienheureux de la Divinité,
Je descends dans ce lieu par la grâce habité;
L'Innocence s'y plaît, ma compagne éternelle,
Et n'a point sous les cieux d'asile plus fidèle.
Ici, loin du tumulte, aux devoirs les plus saints
Tout un peuple naissant est formé par mes mains.
Je nourris dans son coeur la semence féconde
Des vertus dont il doit sanctifier le monde.
Un roi qui me protège, un roi victorieux
A commis à mes soins ce dépôt précieux.
C'est lui qui rassembla ces colombes timides,
Éparses en cent lieux, sans secours et sans guides;
Pour elles, à sa porte élevant ce palais,
Il leur y fit trouver l'abondance et la paix...

Avec ses dix-sept ans, sa voix si pure, sa tendre et idéale beauté, Mme de Caylus ressemble à un ange. Dès les premiers vers du prologue, le succès va aux étoiles. Louis XIV se sent tout rajeuni. Voilà enfin une distraction digne du Grand Roi. Comme on se représente bien cette animation moitié sainte, moitié profane; ces jeunes filles naïves et charmantes, qui disent, avant d'entrer en scène, un Veni Creator; ces actrices improvisées, qu'électrisent la musique, la poésie, la rampe, et, plus encore que tout cela, la présence de celui qui est leur protecteur, leur providence sur cette terre! Le plus grand des rois dans la salle, le plus grand des poètes dans la coulisse, des actrices plus gracieuses les unes que les autres; des vers où tout est noble, idéal, harmonieux; des choeurs dont la céleste mélodie est l'hymne de la prière, le cantique de l'amour divin; une mise en scène splendide, d'admirables décors, des costumes persans où resplendit l'éclat des joyaux de la couronne, et, choses plus séduisantes que le prestige du trône, que les rayons de l'astre royal: le charme de la jeunesse, la fraîcheur des imaginations, la douce et pénétrante poésie des âmes de jeunes filles, quel spectacle! quel enivrement! Mlle de Veilhan représente Esther; Mlle de La Maisonfort, Élise; Mlle de Lastic, Assuérus; Mlle d'Abancourt Aman; Mlle de Marsilly, Zarès; Mlle de Mornay, Hydaspe. Le rôle de Mardochée est joué en perfection par Mlle de Glapion, cette jeune personne qui a fait dire à Racine: «J'ai trouvé un Mardochée dont la voix va jusqu'au coeur.»

Derrière le décor, le poète surveille les entrées, comme un régisseur de la scène. Mlle de La Maisonfort, intimidée, a failli un instant manquer de mémoire. Quand elle rentre dans la coulisse, il lui dit: «Ah! mademoiselle, voici une pièce perdue.»

Et la belle jeune fille se met à pleurer. Aussitôt Racine la console, et, tirant son mouchoir de sa poche, il lui essuie les yeux, ainsi qu'on ferait pour un enfant. Elle rentre en scène et joue comme une actrice consommée. Ses yeux sont encore un peu rouges, et Louis XIV, à qui rien n'échappe, dit tout bas: «La petite chanoinesse a pleuré.»

Mme de Maintenon a peine à dissimuler l'extrême joie que lui cause le succès de ses chères «filles». Louis XIV, ému et ravi, accorde au poète et aux actrices son suffrage, la plus précieuse des récompenses, et, à la fin de la représentation, Racine se précipite à la chapelle et tombe à genoux dans un élan de reconnaissance.

Les représentations suivantes ont encore plus d'éclat que la première. Mme de Caylus prend le rôle d'Esther et s'y surpasse. Un divertissement d'enfants, comme dit Racine, devient l'empressement de toute la cour. La faveur d'une invitation est plus enviée, plus difficile à obtenir qu'un voyage à Marly. Louis XIV entre le premier dans la salle, et il se tient debout, la canne à la main, sur le seuil de la porte, jusqu'à ce que tous les invités aient pénétré dans l'enceinte. Mme de Sévigné, admise à la représentation du 19 février 1689, ne se possède pas de joie. Elle a pour voisin le maréchal de Bellefonds, à qui elle communique tout bas ses impressions enthousiastes. Le maréchal se lève dans un entr'acte et va dire au roi combien il est content. «Je suis auprès d'une dame, ajoute-t-il, qui est bien digne d'avoir vu Esther

A la fin de la pièce, Louis XIV adresse quelques paroles à plusieurs des spectateurs. Il s'arrête devant Mme de Sévigné et lui parle avec bienveillance. La marquise, toute fière d'un tel honneur, a mentionné cette conversation dans une de ses lettres:

«Le roi me dit: Madame, je suis assuré que vous avez été contente. Racine a beaucoup d'esprit.--Moi, sans m'étonner, je réponds:--Sire, il en a beaucoup; mais, en vérité, ces jeunes personnes en ont beaucoup aussi; elles entrent dans le sujet, comme si elles n'avaient jamais fait autre chose.--

Ah! pour cela, il est vrai.--Et puis Sa Majesté s'en alla et me laissa l'objet de l'envie.»

Ce dernier mot n'est-il pas caractéristique? La femme la plus spirituelle du royaume est ivre de joie parce que le roi lui a parlé. Quel prestige que celui de ce monarque incomparable, dont la moindre marque d'attention faisait l'objet de l'envie de toute la cour!