LETTRE XIII

Tout va assez bien. Cécile s'observe avec un soin extrême. Le jeune homme la regarde quelquefois d'un air qui dit: Me serais-je trompé, et vous serais-je tout à fait indifférent? Il devient chaque jour plus attentif à lui plaire. Nous ne voyons plus le jeune ministre mon parent, ni son ami des montagnes. Le jeune Bernois, se sentant peut-être trop éclipsé par son cousin, ne nous honore plus de ses visites. Mais ce cousin vient nous voir très souvent, et me paraît toujours très aimable. Quant aux deux autres hommes, je les appelle mes pénates. Vos hommes m'ont bien fait rire. Celui qui est étonné qu'une hérétique sache ce que c'est que le Décalogue, me rappelle un Français qui disait à mon père: Monsieur, qu'on soit huguenot pendant le jour, je le comprends; on s'étourdit, on fait ses affaires, on ne pense à rien; mais le soir, en se couchant, dans son lit, dans l'obscurité, on doit être bien inquiet; car, au bout du compte, on pourrait mourir pendant la nuit; — et un autre qui lui disait: Je sais bien, Monsieur, que vous autres huguenots, vous croyez en Dieu; je l'ai toujours soutenu, je n'en doute pas; mais en Jésus-Christ?… Quant au président, qui ne comprend pas comment une femme qui a quelque instruction et quelque usage du monde ose encore parler des dix Commandements, et en général de la religion, il est encore plus plaisant ou plus pitoyable: il a voulu raisonner; il dit, comme tant d'autres, que sans la religion nous n'aurions pas moins de morale, et cite quelques athées honnêtes gens. Répondez-lui que, pour en juger, il faudrait trois ou quatre générations et un peuple entier d'athées; car, si j'ai eu un père, une mère, des maîtres chrétiens ou déistes, j'aurai contracté des habitudes de penser et d'agir qui ne se perdront pas le reste de ma vie, quelque système que j'adopte, et qui influeront sur mes enfants sans que je le veuille ou le sache. De sorte que Diderot, s'il était honnête homme, pouvait le devoir à une religion que, de bonne foi, il soutenait être fausse. Vous n'aviez pas besoin de m'assurer que vous ne disiez jamais rien de mes lettres qui pût avoir le plus petit inconvénient. Les écrirais-je si je n'en étais assurée? Je suis bien aise que vous soyez si contente de Cécile. Vous me trouvez extrêmement indulgente, et vous ne savez pas pourquoi; en vérité, ni moi non plus. Il n'y aurait eu, ce me semble, ni justice ni prudence dans une conduite plus rigoureuse. Comment se garantir d'une chose qu'on ne connaît et n'imagine point, qu'on ne peut ni prévoir ni craindre? Y a-t-il quelque loi naturelle ou révélée, humaine ou divine, qui dise: La première fois que ton amant te baisera la main, tu n'en seras point émue? Fallait-il la menacer des chaudières bouillantes Où l'on plonge à jamais les femmes mal-vivantes? Fallait-il, en la boudant, en lui montrant de l'éloignement, l'inviter à dire, comme Télémaque: O Milord! si maman m'abandonne, il ne me reste plus que vous. Supposé que quelqu'un fût assez fou pour me dire: Oui, il le fallait; je dirais que, n'ayant ni indignation, ni éloignement dans le coeur, cette conduite, qui ne m'aurait paru ni juste ni prudente, n'aurait pas non plus été possible

LETTRE XIV

Que direz-vous d'une scène qui nous bouleversa hier, ma fille et moi, au point que nous n'avons presque pas ouvert la bouche aujourd'hui, ne voulant pas en parler et ne pouvant parler d'autre chose? Voilà du moins ce qui me ferme la bouche, et je crois que c'est aussi ce qui la ferme à Cécile. Elle a l'air encore tout effrayée. Pour la première fois de sa vie elle a mal passé la nuit, et je la trouve très-pâle.

Hier, Milord et son parent dînant au château, je n'eus l'après-dîné que mon cousin du régiment de ***. Ma fille le pria de faire une pointe à son crayon. Il prit pour cela un canif; le bois du crayon se trouva dur, son canif fort tranchant. Il se coupa la main fort avant, et le sang coula avec une telle abondance que j'en fus effrayée. Je courus chercher du taffetas d'Angleterre, un bandage, de l'eau. C'est singulier, dit-il en riant, et ridicule; j'ai mal au coeur. Il était assis. Cécile dit qu'il pâlit extrêmement. Je criai de la porte: Ma fille, vous avez de l'eau de Cologne. Elle en mouilla vite son mouchoir; d'une main elle tenait ce mouchoir, qui lui cachait le visage de M. de ***; de l'autre, elle tâchait d'arrêter le sang avec son tablier. Elle le croyait presque évanoui, dit-elle, quand elle sentit qu'il la tirait à lui. Penchée, comme elle l'était, elle n'aurait pu résister; mais l'effroi, la surprise lui en ôtèrent la pensée. Elle le crut fou; elle crut qu'une convulsion lui faisait faire un mouvement involontaire, ou plutôt elle ne crut rien, tant ses idées furent rapides et confuses. Il lui disait: Chère Cécile! charmante Cécile! Au moment où il lui donnait avec transport un baiser sur le front, ou plutôt dans ses cheveux par la manière dont elle était tombée sur lui, je rentre. Il se lève, et l'assied à sa place. Son sang coulait toujours. J'appelle Fanchon, je lui montre mon parent, je lui donne ce que je tenais, et sans dire un seul mot j'emmène ma fille. Plus morte que vive, elle me raconta ce que je viens de vous dire. — Mais, maman, disait-elle, comment n'ai-je pas eu la pensée de me jeter de côté, de détourner sa tête? J'avais deux mains; il n'en avait qu'une. Je n'ai pas fait le moindre effort pour me dégager du bras qui était autour de ma taille et qui me tirait. J'ai toujours continué à tenir mon tablier autour de la main blessée. Qu'importait qu'elle saignât un peu plus! C'est lui qui doit se faire de moi une idée bien étrange! N'est-il pas affreux de pouvoir perdre le jugement au moment où l'on en aurait le plus de besoin? Je ne répondais rien. Craignant également de graver dans son imagination d'une manière trop fâcheuse une chose qui lui faisait tant de peine, et de la lui faire envisager comme un évènement commun, ordinaire et auquel il ne fallait point mettre d'importance, je n'osais parler. Je n'osai même exprimer mon indignation contre M. de ***. Je ne disais rien du tout. Je fis dire à ma porte que Cécile était incommodée. Nous passâmes la soirée à lire de l'anglais. Elle entend passablement Robertson. L'histoire de la malheureuse reine Marie l'attacha un peu; mais de temps en temps elle disait: Mais, maman, cela n'est-il pas bien étrange? Etait-il donc fou? — Quelque chose d'approchant, lui répondais-je; mais lisez, ma fille, cela vous distrait et moi aussi. — Le voilà. Il ne s'est pas fait annoncer, de peur sans doute qu'on ne le renvoyât. Je ne sais comment lui parler, comment le regarder. Je continue d'écrire pour me dispenser de l'un et de l'autre. Je vois Cécile lui faire une grande révérence. Il est aussi pâle qu'elle, et ne parait pas avoir mieux dormi. Je ne puis pas écrire plus longtemps. Il ne faut pas laisser ma fille dans l'embarras.

Monsieur de *** s'est approché de moi quand il m'a vue poser la plume. — Me bannirez-vous de chez vous, Madame? m'a-t-il dit. Je ne sais moi-même si j'ai mérité une aussi cruelle punition. Je suis coupable, il est vrai, de l'oubli de moi-même le plus impardonnable, le plus inconcevable, mais non d'aucun mauvais dessein, d'aucun dessein. Ne savais-je pas que vous alliez rentrer? J'aime Cécile; je le dis aujourd'hui comme une excuse, et hier, en entrant chez vous, j'aurais cru ne pouvoir jamais le dire sans crime. J'aime Cécile, et je n'ai pu sentir sa main contre mon visage, ma main dans la sienne, sans perdre pour un instant la raison. Dites à présent, Madame, me bannissez-vous de chez vous? Mademoiselle, me bannissez-vous, ou me pardonnez-vous généreusement l'une et l'autre? Si vous ne me pardonnez pas, je quitte Lausanne dès ce soir. Je dirai qu'un de mes amis me prie de venir tenir sa place au régiment. Il me serait impossible de vivre ici si je ne pouvais venir chez vous, ou d'y venir si j'y étais reçu comme vous devez trouver que je le mérite. Je ne répondais pas. Cécile m'a demandé la permission de répondre. J'ai dit que je souscrivais d'avance à tout ce qu'elle dirait. — Je vous pardonne, Monsieur, a-t-elle dit, et je prie ma mère de vous pardonner. Au fond, c'est ma faute. J'aurais dû être plus circonspecte, vous donner mon mouchoir et ne le pas tenir, détacher mon tablier après en avoir enveloppé votre main. Je ne savais pas la conséquence de tout cela; me voici éclairée pour le reste de ma vie. Mais, puisque vous m'avez fait un aveu, je vous en ferai un aussi qui vous sera utile peut-être, et qui vous fera comprendre pourquoi je ne crains pas de continuer à vous voir. J'ai aussi de la préférence pour quelqu'un. — Quoi! s'écria-t-il, vous aimez! Cécile ne répondit pas. De ma vie je n'ai été aussi émue. Je le croyais; mais le savoir! savoir qu'elle aime assez pour le dire et de cette manière! pour sentir que c'est un préservatif, que les autres hommes ne sont point à craindre pour elle! M. de ***, sur qui je jetai les yeux, me fit pitié dans ce moment, et je lui pardonnai tout. — L'homme que vous aimez, Mademoiselle, lui dit-il d'une voix altérée, sait-il son bonheur? — Je me flatte qu'il n'a pas deviné mes sentiments, répondit Cécile avec le son de voix le plus doux et une expression dans l'accent la plus modeste qu'elle ait jamais eue. — Mais comment cela est-il possible? dit-il; car, vous aimant, il doit étudier vos moindres paroles, vos moindres actions, et alors ne doit-il pas démêler?… — Je ne sais pas s'il m'aime, interrompit Cécile, il ne me l'a pas dit, et il me semble que je le verrais par la raison que vous me dites. — Je voudrais savoir, reprit-il, quel est cet homme assez heureux pour vous plaire, assez aveugle pour l'ignorer. — Et pourquoi voudriez-vous le savoir? dit Cécile. — Il semble, dit-il, que je ne lui voudrais point de mal, et cela, parce que je ne le crois pas aussi amoureux que moi. Je lui parlerais tant de vous, avec tant de passion, qu'il ferait une plus grande attention à vous, qu'il vous en apprécierait mieux, et qu'il mettrait son sort entre vos mains; car je ne puis croire qu'il soit malheureusement lié comme moi. J'aurais eu au moins le bonheur de vous servir, et je trouverais quelque consolation à penser qu'un autre ne saura pas être heureux autant que je le serais à sa place. — Vous êtes généreux et aimable, lui dis-je; je vous pardonne aussi de tout mon coeur. Il pleura et moi aussi. Cécile baissait la tête, et reprit son ouvrage. — L'aviez-vous dit à votre mère? lui dit-il. — Non, lui dis-je, elle ne me l'avait pas dit. — Mais vous savez qui c'est. — Oui, je le devine. — Et si vous cessiez de l'aimer, Mademoiselle? — Ne le souhaitez pas, lui dis-je, vous êtes trop aimable pour qu'en ce cas-là je pusse ne vous pas bannir. Il me vint du monde, il se sauva. Je dis à Cécile de rester le dos tourné à la fenêtre, et je fis apporter du café que je la priai de me servir, quoiqu'il ne fût guère l'heure d'en prendre. Tout cela l'occupant et la cachant, elle essuya peu de questions sur sa pâleur et sur son indisposition de la veille. Il n'y eut que notre ami l'Anglais à qui rien n'échappa. — J'ai rencontré votre parent, me dit-il tout bas. Il m'aurait évité s'il l'avait pu. Quel air je lui ai trouvé! Dix jours de maladie ne l'auraient pas plus changé qu'il n'a changé depuis avant-hier. Vous me trouvez bien pâle, m'a-t-il dit. Figurez-vous, en me montrant sa main, qu'une piqûre, profonde à la vérité, m'a changé de la sorte. Je lui ai demandé où il s'était fait cette piqûre. Il m'a dit que c'était chez vous avec un canif, en taillant un crayon; qu'il avait perdu beaucoup de sang et s'était trouvé mal. Cela est si ridicule, a-t-il dit, que j'en rougis. En effet, il a rougi, et n'en a été le moment d'après que plus pâle. J'ai vu qu'il disait vrai, mais qu'il ne disait pas tout. En entrant ici je vous trouve un air d'émotion et d'attendrissement. Mademoiselle Cécile est pâle et abattue. Permettez-moi de vous demander ce qui s'est passé. — Parce que vous avez été confident une fois, lui ai-je répondu en souriant, vous voulez toujours l'être; mais il y a des choses que l'on ne peut dire, — et nous avons parlé d'autre chose. On a travaillé, goûté, joué au piquet, au whist, aux échecs comme à l'ordinaire. La partie d'échecs a été fort grave. Le Bernois faisait jouer Cécile d'après Philidor que j'avais fait chercher. Milord, que cela n'amusait guère, lui a cédé sa place et demandé à faire un robber au whist. A la fin de la soirée, la voyant travailler, il a dit à Cécile: — Vous m'avez refusé tout l'hiver; Mademoiselle, une bourse ou un portefeuille. Il faudra bien pourtant, quand je partirai, que j'emporte un souvenir de vous, et que vous me permettiez de vous en laisser un de moi. — Point du tout, Milord, répondit-elle; si nous devons ne nous jamais revoir, nous ferons fort bien de nous oublier. — Vous avez bien de la fermeté, Mademoiselle, dit-il, et vous prononcez ne nous jamais revoir comme si vous ne disiez rien. Je me suis approchée, et j'ai dit: Il y a de la fermeté dans son expression; mais vous, Milord, il y en a eu dans votre pensée, ce qui est bien plus beau. — Moi, Madame! — Oui, quand vous avez parlé de départ et de souvenir, vous pensiez bien à une éternelle séparation. — Cela est clair, a dit Cécile en s'efforçant pour la première fois de sa vie à prendre un air de fierté et de détachement. Au reste, je crois que si le détachement n'était que dans l'air, la fierté était dans le coeur. Le ton dont il avait dit quand je partirai l'avait blessée. Il fut blessé à son tour. N'est-il pas étrange qu'on ne se soucie d'être aimé que quand on croit ne le pas être; qu'on sente tant la privation, et si peu la jouissance; qu'on se joue du bien qu'on a, et qu'on l'estime dès qu'on ne l'a plus; qu'on blesse sans réflexion, et qu'on s'offense et s'afflige de l'effet de la blessure; qu'on repousse ce qu'on voudrait ensuite retirer à soi? — Quelle journée! me dit Cécile dès que nous fûmes seules. M'est-il permis, maman, de vous demander ce qui vous a le plus frappée? — Ce sont ces mots: J'ai aussi de la préférence pour quelqu'un. — Je ne me suis donc pas trompée, reprit-elle en m'embrassant; mais ne craignez rien, maman. Il me semble qu'il n'y a rien à craindre. Je me trouve, comme il dit, de la fermeté, et j'ai une envie si grande de ne pas vous donner de chagrins! Ce matin vous savez que nous n'avons presque point parlé. Eh bien! je me suis occupée pendant notre silence de la manière dont il me conviendrait que vous voulussiez vivre pendant quelque temps. Cela sera un peu gênant pour vous, et bien triste pour moi; mais je sais que vous feriez des choses beaucoup plus difficiles. — Comment faudrait-il vivre, Cécile? — Il me semble qu'il faudrait moins rester chez nous, et que ces trois ou quatre hommes nous trouvassent moins souvent seules. La vie que nous menons est si douce pour moi et si agréable pour eux; vous êtes si aimable, maman; on est trop bien, rien ne gêne, on pense et on dit ce qu'on veut. Il vaudra mieux, au risque de s'ennuyer, aller chercher le monde. Vous m'ordonnerez d'apprendre à jouer, il ne sera plus question d'échecs ni de dames. On se désaccoutumera un peu les uns des autres. Si on aime, on pourra bien le montrer, et enfin le dire. Si on n'aime pas, cela se verra plus distinctement, et je ne pourrai plus m'y tromper. — Je la serrai dans mes bras. — Que vous êtes aimable! que vous êtes raisonnable! m'écriai-je. Que je suis contente et glorieuse de vous! Oui, ma fille, nous ferons tout ce que vous voudrez. Qu'on ne me reproche jamais ma faiblesse ni mon aveuglement. Seriez-vous ce que vous êtes, si j'avais voulu que ma raison fût votre raison, et qu'au lieu d'avoir une âme à vous, vous n'eussiez que la mienne? Vous valez mieux que moi. Je vois en vous ce que je croyais presqu'impossible de réunir, autant de fermeté que de douceur, de discernement que de simplicité, de prudence que de droiture. Puisse cette passion, qui a développé des qualités si rares, ne vous pas faire payer trop cher le bien qu'elle vous a fait! Puisse-t-elle s'éteindre ou vous rendre heureuse! Cécile, qui était très fatiguée, me pria de la déshabiller, de l'aider à se coucher et de souper auprès de son lit. Au milieu de notre souper elle s'endormit. Il est onze heures, elle n'est pas encore levée. Dès ce soir je commencerai à exécuter le plan de Cécile, et je vous dirai dans peu de jours comment il nous réussit.

LETTRE XV

Nous vivons comme Cécile l'a demandé; et j'admire qu'on nous fasse accueil dans un monde que nous négligions beaucoup. Nous y sommes une sorte de nouveauté. Cécile, qui a pris de la contenance, assez d'aisance dans les manières, de la prévenance, de l'honnêteté, est assurément une nouveauté très agréable; et ce qui fait plus que tout cela, c'est que nous rendons à la société quatre hommes qu'on n'est pas fâché d'avoir. Les premières fois que Cécile a joué au whist, le Bernois voulut être son maître comme aux échecs, et l'assiduité qu'il a montrée auprès d'elle a un peu écarté le jeune lord. Les gens ont aussi perdu la pensée qu'il fallût le faire jouer constamment avec Cécile, comme ils l'avaient eue au commencement de l'hiver. Nous avons eu dans un même jour différentes scènes assez singulières, et des moments assez plaisants. Cécile avait dîné chez une parente malade, et j'étais seule à trois heures quand Milord et son parent entrèrent chez moi. — Il faut à présent venir de bien bonne heure pour avoir l'espérance de vous trouver, dit Milord. Il y a eu, avant ce changement, six semaines bien plus agréables que n'ont été ces derniers huit ou dix jours. Me serait-il permis de vous demander, Madame, qui, de vous ou de Mademoiselle Cécile, a souhaité qu'on se mît à sortir tous les jours? — C'est ma fille, ai-je répondu. — S'ennuyait-elle? dit Milord. — Je ne le crois pas, ai-je dit. — Mais pourquoi donc, a-t-il repris, quitter une façon de vivre si commode et si agréable, pour en prendre une pénible et insipide? Il me semble… — Il me semble à moi, a interrompu son parent, que Mademoiselle Cécile peut en avoir eu trois raisons, c'est-à-dire, une raison entre trois, qui chacune lui ferait honneur. — Et quelles trois raisons? a dit le jeune homme. — D'abord elle peut avoir craint qu'on ne trouvât à redire à la façon de vivre que nous regrettons, et que des femmes, fâchées de ne plus voir ces deux dames parmi elles, et leur enviant les empressements de tous les hommes qu'elles veulent bien souffrir, ne fissent quelque remarque injuste et maligne; or, une femme, et encore plus une jeune fille, ne peut prévenir avec trop de soin les mauvais propos et la disposition qui les fait tenir. — Et votre seconde raison? voyons, dit Milord, si je la trouverai meilleure que la première. — Mademoiselle Cécile peut avoir inspiré à quelqu'un de ceux qui venaient ici un sentiment auquel elle n'a pas cru qu'il lui convînt de répondre, et que, par conséquent, elle n'a pas voulu encourager. — Et la troisième? — Il n'est pas impossible qu'elle ne se soit senti elle-même un commencement de préférence auquel elle n'a pas voulu se livrer. — Les hommes vous remercieront de la première et de la dernière conjecture, a dit Milord. C'est dommage qu'elles soient si gratuites, et que nous ayons si peu de raisons de croire que nous attirions de l'envie sur ces dames, ou que nous donnions de l'amour. — Mais, Milord, a dit en souriant son parent, puisque vous voulez qu'on soit si modeste pour vous aussi bien que pour soi, permettez-moi de vous dire qu'il vient deux hommes ici qui sont plus aimables que nous. — Voici Mademoiselle Cécile, a dit Milord: je pense que vous ne seriez pas bien aise que je lui rendisse compte de vos conjectures, quelqu'honorables que vous les trouviez? — Comme vous voudrez, lui a-t-on répondu. Cécile était entrée. Le plaisir a brillé dans ses yeux. — Voulons-nous faire encore une pauvre partie d'échecs sans que personne s'en mêle? a dit Milord. — Je le voudrais, a répondu Cécile, mais cela n'est pas possible. Dans un quart-d'heure il faut que j'aille me coiffer et m'habiller pour l'assemblée de Madame de *** (c'était la femme de notre parent, chez qui nous avions été invitées), et j'aime mieux causer un moment que de jouer une demi-partie d'échecs. En effet, elle s'est mise à causer avec nous d'un air si tranquille, si réfléchi, si serein, que je ne l'avais jamais trouvée aussi aimable. Les deux Anglais sont restés pendant qu'elle faisait sa toilette. Elle est revenue simplement et agréablement vêtue; nous l'avons tous un peu admirée, et nous sommes sortis. A la porte de la maison où nous allions, le parent de Milord a dit qu'il ne fallait pas entrer avec nous, et a voulu faire encore une visite. — Enviera-t-on aussi à ces dames, a dit Milord, le bonheur d'avoir été accompagnées par nous? — Non, a dit son parent, mais on pourrait envier le nôtre, et je ne voudrais faire de la peine à personne. Nous sommes entrées, ma fille et moi. L'assemblée était nombreuse; Madame de *** avait mis beaucoup de soin à une parure qui devait avoir l'air négligé. Son mari n'est pas resté longtemps dans le salon, de sorte qu'il n'y était plus quand on a présenté deux jeunes Français, dont l'un avait l'air fort éveillé, l'autre fort taciturne. Je n'ai fait qu'entrevoir le premier; il était partout. L'autre est resté immobile à la place que le hasard lui avait d'abord donnée. Nos Anglais sont venus. Ils ont demandé à Madame de *** où était son mari. — Demandez à Mademoiselle, a-t-elle répondu d'un ton de plaisanterie en montrant ma fille: il n'a parlé qu'à elle, et content d'avoir eu ce bonheur, il s'en est allé aussitôt. Les Anglais se sont donc approchés de Cécile; elle a dit, sans se déconcerter, que son cousin s'étant plaint d'un grand mal de tête, il avait proposé au général d'A. de faire une partie de piquet dans un cabinet éloigné du bruit. Là-dessus, j'ai laissé Cécile sur sa bonne foi, et suis allée trouver mon cousin, à qui j'ai demandé s'il avait aussi mal à la tête que le prétendait Cécile, ou s'il avait trouvé sa situation dans le salon trop embarrassante. — Seriez-vous assez barbare pour me plaisanter? a-t-il dit (il faut vous dire en passant que le digne général d'A. est un peu sourd); mais n'importe, je vous ferai ma confession. J'avais mal à la tête, ma santé ne s'est pas remise de cette piqûre (il montrait sa main); cela ne m'aurait pourtant pas obligé à me retirer, mais j'ai senti que je serais très embarrassé; et puis, j'ai toujours trouvé qu'un homme avait mauvaise grâce chez lui dans une assemblée nombreuse, et j'ai eu la coquetterie de ne pas vouloir que vous me vissiez promener sottement ma figure de femme en femme, de table en table. Ces sortes d'assemblées étant au contraire le triomphe des maîtresses de maison, j'ai voulu laisser jouir Madame de *** de ses avantages, et ne pas courir le risque de gâter son plaisir en lui donnant de l'humeur. Je plaisantais de tout ce raffinement, quand l'un des Français est venu mettre sa tête dans le cabinet. Ouvrant tout-à-fait la porte dès qu'il m'a aperçue: Je parierais, Madame, a-t-il dit en me saluant, que vous êtes la soeur, la tante, ou la mère d'une jolie personne que je viens de voir là-dedans. — Laquelle? ai-je dit. — Ah! vous le savez bien, Madame, m'a-t-il répondu. J'ai dit: Eh bien! je suis sa mère; mais à quoi l'avez-vous deviné? — Ce n'est pas à ses traits, m'a-t-il dit, c'est à sa contenance et à sa physionomie; mais comment pouvez-vous la laisser en butte aux fureurs vengeresses de la maîtresse du logis? Je l'ai suppliée de ne pas boire une tasse de thé qu'elle lui donnait, et de dire qu'elle y avait vu tomber une araignée; mais Mademoiselle votre fille a haussé les épaules et a bu. Elle est courageuse, ou bien elle croit à la vertu comme Alexandre; mais moi je crois à la jalousie de Madame de ***. Certainement elle lui a enlevé son mari ou son amant; mais je pense que c'est son mari, car la dame a l'air plus vaine que tendre. Je voudrais bien le voir. Je suis sûr qu'il est très aimable et très amoureux. D'ailleurs, j'ai ouï dire ici, et dans la ville où son régiment est en garnison, qu'il était le plus aimable comme le plus brave cavalier du monde. Mais, Madame, ce n'est pas la seule situation intéressante que Mademoiselle votre fille donne lieu aux spectateurs de considérer. Elle a auprès d'elle deux Bernois, un Allemand et un lord anglais, qui est le seul à qui elle ne dise pas grand chose. Il a l'air d'en être consterné. Il n'est guère fin, à mon avis. Il me semble qu'à sa place j'en serais flatté. Cette distinction en vaut bien une autre. — Vos tableaux me paraissent être d'imagination, lui ai-je dit en souriant; mais j'étais au fond très peinée. Allons voir tout cela. J'ai fermé la porte du cabinet après en être sortie. — Savez-vous bien, Monsieur, ai-je dit, que vous avez parlé devant le maître de la maison, celui qui joue? — Quoi, lui! Je suis au désespoir. Je ne le croyais pas si jeune. Et r'ouvrant aussitôt la porte et me ramenant à la partie de piquet: Que faut-il, Monsieur, a-t-il dit à mon parent, que fasse un jeune écervelé vis-à-vis d'un galant homme qui a bien voulu faire semblant de ne pas entendre les sottises qui lui sont échappées? Ce que vous faites, Monsieur, a dit M. de *** en se levant. Et serrant de bonne grâce la main que lui présentait le jeune étranger, il a avancé une chaise, et nous a priés de nous asseoir. Ensuite il a demandé des nouvelles de plusieurs officiers de son régiment et d'autres personnes que le jeune homme avait vues après lui. A mon tour, je l'ai questionné. Il est parent de votre mari; il vous a vue et votre fille, mais seulement en passant, de sorte que je n'ai pu en tirer grand chose sur cet intéressant sujet. Il est plus proche parent de l'évêque de B., que nous avons vu ici encore abbé de Th., et il a un peu de sa fine et vive physionomie. Je lui ai demandé ce qu'était son frère. — Officier d'artillerie, m'a-t-il dit, rempli de talents et d'application; mais aussi il n'est que cela. — Et vous? lui ai-je dit. — Un étourdi, un espiègle, et je ne suis aussi que cela. J'avais cru que cette profession me suffirait jusqu'à vingt ans; mais, quoique je n'en aie que dix-sept, j'ai envie d'abdiquer tout de suite. Encore serait-ce trop tard d'un jour. — Et laquelle prendrez-vous à la place? — Je m'étais toujours promis, m'a-t-il répondu, d'être un héros en cessant d'être un fou. A vingt ans je veux être un héros. J'ai envie d'employer ces trois ans d'intervalle à me préparer à ce métier, mieux que je n'aurais pu faire si je n'avais quitté l'autre dès à présent. — Je vous remercie, lui ai-je dit, et suis très contente de vous et de vos réponses. Allons voir ce que fait ma fille. Je prie l'apprenti héros de penser que la loyauté, la prudence, la discrétion envers les dames faisaient partie de la profession de ses devanciers les plus célèbres, ceux dont les troubadours de son pays chantaient les amours et les exploits. Je le prie de ne pas dire un mot de ma fille qui ne soit digne du preux chevalier le plus discret. — Je vous le promets, non pas en plaisantant, mais tout de bon, m'a-t-il dit. Je ne saurais me taire trop scrupuleusement après l'extravagance avec laquelle j'ai parlé. Nous étions alors dans le salon. Ma fille jouait au whist avec des enfants, princes à la vérité, mais qui n'en étaient pas moins les petits ours les plus mal léchés du monde. — Voyez, m'a dit le Français; le lord anglais et le beau Bernois ont été placés à l'autre extrémité de la chambre. — Point de remarques, lui ai-je dit. — M'est-il donc permis de vous montrer mon frère qui, assis à la même place où nous l'avons laissé, bombarde et canonne encore la même ville; Gibraltar, par exemple? Cette table est la forteresse, ou bien c'est Maëstricht qu'il s'agit de défendre. Ce babil n'aurait jamais fini, ni je n'eusse prié qu'on me fît jouer. Je finissais ma partie quand mon cousin est rentré dans le salon. Il s'est approché de moi. — Faut-il, m'a-t-il dit, que ce petit étourdi ait vu en un instant ce que je n'ai su voir malgré toute mon application! Faut-il qu'il soit venu me tirer d'une incertitude dont à présent je connais tout le prix! Il s'assit tristement à mes côtés, n'osant s'approcher de ma fille, ne pouvant se résoudre à s'approcher de sa femme ni de Milord. — Je vous laisse croire, lui dis-je; vous porteriez vos soupçons sur quelqu'autre, et ils seraient peut-être encore plus fâcheux; car cet enfant ne me paraît pas d'une figure ni d'un esprit bien distingués. Demandez-vous pourtant s'il est bien raisonnable d'ajouter tant de foi aux observations qu'a pu faire en un demi-quart d'heure un jeune étourdi. — Cet étourdi, m'a-t-il répondu, n'a-t-il pas deviné ma femme? Nous nous retirâmes: je laissai mon cousin plongé dans la tristesse. Les Anglais nous ramenèrent, et Milord me pria si instamment de permettre qu'on portât leur souper chez moi, que je ne pus le refuser. Ils me racontèrent tous les mots piquants, les regards malveillants de notre parente. C'était l'explication de cette tasse de thé que le Français ne voulait pas que ma fille bût. On parla de la partie qu'on lui avait fait faire. A tout cela Cécile ne disait pas un mot; et me tirant à part: Ne nous plaignons pas, maman, me dit-elle, et ne nous moquons pas: à sa place, j'en ferais peut-être tout autant. — Non pas, lui dis-je, comme elle par amour-propre. Le souper fut gai. Le petit lord me parut fort aise de n'avoir point de Bernois, point de Français, point de concurrents autour de lui. En s'en allant, il me dit que cette fois-ci il adopterait les ménagements de son cousin, et ne dirait mot du souper, de peur de se faire porter envie. Je ne lui aurais pas demandé le secret, mais je ne suis pas fâchée que de lui-même il le garde. Mon cousin me fait tout de bon pitié. Les Français repartent demain. Ils ont fait grande sensation ici; mais, en admirant l'application et les talents de l'aîné, on regrettait qu'il ne parlât pas un peu plus, qu'il ne fût pas comme un autre; et, en admirant la vivacité d'esprit et la gentillesse du cadet, on aurait voulu qu'il parlât moins, qu'il fût circonspect et modeste, sans penser qu'il n'y aurait alors plus rien à admirer non plus qu'à critiquer chez aucun des deux. On ne voit point assez que, chez nous autres humains, le revers de la médaille est de son essence aussi bien que le beau côté. Changez quelque chose, vous changez tout. Dans l'équilibre des facultés vous trouverez la médiocrité comme la sagesse. Adieu. Je vous enverrai, par les parents de votre mari, la silhouette de ma fille.

LETTRE XVI

Je vais vite copier une lettre du Bernois que mon cousin vient de m'envoyer.